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23 août 2009 7 23 /08 /août /2009 14:43

« Lawrence d’Arabie. À contre corps »

 

Sa vie entière, Thomas Edward Lawrence aura lutté avec mais surtout contre son corps. Corps du délit d’abord, fruit de l’infamie offert aux yeux de tous, corps défaillant, « corps-prison », sac d’os, de chair et de sang qui le limite et le torture, devenu cette icône médiatique qu’il renie, corps souffrant et meurtri, enfin, sur lequel se dessine tout entière la cartographie d’une existence tourmentée, et se raconte, de cicatrice en cicatrice, le destin tragique de l’une des figures mythiques du xxe siècle…

 

Intentions

Comme sans doute la plupart de ceux nés au début des années 1970, ma rencontre avec le mythe Lawrence d’Arabie eut lieu un soir d’été, à l’occasion d’une énième retransmission du film de David Lean. Images ancrées de Peter 0’Toole, la peau tannée par le soleil, le regard bleu perdu sur la ligne d’horizon, le sourire clair d’Omar Sharif, le rire sauvage d’Antony Quinn, les ululements des cavaliers arabes fonçant à bride abattue à l’assaut d’Aqaba… Vision définitive, un peu kitsch d’un personnage que je ne réussirai jamais à aimer vraiment ces années-là, malgré l’admiration tenace nourrie vers 18-20 ans pour le Malraux de la Condition humaine et de l’Espoir, qui ne cachait pas lui-même sa fascination pour le mythe. Il m’aura fallu près de vingt ans pour rencontrer l’homme pour la première fois, pour faire la connaissance de Thomas Edward, Ned, comme le surnommaient ses parents et ses frères… Parce que l’on venait de me proposer d’écrire la biographie du mythe, que ma première réaction fut tout en retenue, rongé que j’étais par cette interrogation : me serait-il possible d’écrire sur ce personnage autre chose qu’une sorte de reader’s digest de tout ce qui avait été précédemment produit à son propos ?

 

Une commande, pour un jeune écrivain, outre la perspective financière, est aussi le début d’une reconnaissance, l’entrebâillement d’une porte dans ce qui peut parfois sembler être le bunker imprenable de l’édition française… Ce ne fut qu’en abordant Thomas Edward par ses écrits, au-delà des célébrissimes Sept Piliers de la sagesse, que je sus ce qu’il me serait possible d’apporter ou, plus exactement encore, ce qui m’est apparu comme absolument nécessaire de faire : tenter de réhabiliter cet homme, dont la plus grande tragédie, par-delà la mort, aura été de disparaître derrière son mythe, cette image construite par d’autres à ses dépens, et qu’il ne réussit jamais à détruire malgré l’acharnement inouï dont il fit preuve de 1922 à 1935. Lui qui disait de Lawrence d’Arabie : « Lawrence d’Arabie n’est pas mort, il est pire que mort ! ».

 

Lawrence d’Arabie, première icône médiatique du xxe siècle, annonciatrice à mon sens des dérives que l’on connaît aujourd’hui. Icône immatérielle ayant une vie propre, sans plus aucun rapport avec l’homme de chair et de sang qu’elle est censée représenter. Après quelques mois passés en sa compagnie, il m’a semblé évident que, comme beaucoup d’autres écrivains, Thomas Edward avait été mal lu… Malgré toutes les biographies dont il est l’objet depuis près de quatre-vingts ans ; dès avant sa mort même puisque déjà le mythe avait non seulement digéré l’homme, mais était parvenu à incorporer à sa propre nécessité d’exister toutes les tentatives de Thomas Edward pour l’annihiler, se nourrissant même de celles-ci pour se renforcer…

 

Réhabiliter l’homme donc, et bousculer le mythe, et interroger le plus précisément possible cette soif qui est la nôtre de lui donner la prépondérance à tout prix…

 

Ceci étant dit, rien n’explique encore l’évidence du plateau comme lieu juste où tenter de parvenir à cette élucidation annoncée. Pour ne rien cacher, au-delà de ma lecture de Ned, c’est dans l’écriture même, si charnelle et si osseuse, de ce travail biographique toujours en cours, que la forme théâtrale s’est imposée. Après quelques semaines à batailler avec cette langue qui surgissait au fil des mots, les images de la scène ont commencé à me harceler la nuit, puis le jour.

 

La haine viscérale que Thomas Edward nourrissait à l’endroit de son corps déterminant, pour moi, toute son existence, éclairant même sa réinvention de la guérilla, je le voyais sur le plateau… Couché sur un lit en fer blanc à jardin, accroupi devant la lessiveuse qui recueille l’eau de pluie gouttant du toit, attablé devant ses livres et ses papiers à lettre, évoluant au milieu de ses fantômes. Au lointain, figés, comme semblant le guetter, quatre mannequins-bustes vêtus des quatre tenues qui marquèrent son existence : le costume de l’étudiant oxfordien, l’uniforme du colonel Lawrence, l’habit arabe traditionnel qui figea le mythe et, enfin, la tenue de mécanicien de la Royal Air Force ou du Tank’s Corp. La mésange tournoyant tout autour de lui à le rendre fou… d’agacement… Le casque, les lunettes et le blouson d’aviateur, qui lui servirent à chevaucher la Brough avec laquelle il se tua le 13 mai 1935, posés sur le dossier de sa chaise.

 

Réhabiliter et défendre cet homme imparfait, psychologiquement effondré et défaillant depuis l’origine et pourtant génial, parce que, contrairement à ce que voudrait nous faire croire l’air du temps, la vie et la beauté d’un homme résident peut-être ailleurs que dans cette seule figure fantasmée d’un être perfectionné, infaillible et aseptisé, que l’on essaie de nous vendre comme la panacée et le but ultime auquel nous devrions aspirer pour nous-mêmes et pour nos enfants, nous, hommes et femmes modernes croyant éperdument en un Progrès qui vacille parfois vers la tentation de l’eugénisme et du dressage de l’humain…

 

Une première lecture de ce texte a eu lieu le 23 juin 2009 à la Foire Saint-Germain, dans le cadre des périphériques du Salon du théâtre et de l’édition théâtrale.

 

Franck-Olivier Laferrère

 

Recueilli par

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Bibliographie de Franck-Olivier Laferrère :

À l’encre mélangés, recueil de textes de chanson, éditions Le Manuscrit, 2004

Incorrigible et satisfait, éditions Le Manuscrit, 2005

Égaré, nouvelle, éditions Le Manuscrit, 2007

Aimer c’est résister et Presque rien, nouvelles, 1er recueil de la revue littéraire Strictement confidentiel, 2008

Suspendus, théâtre, éditions L’Œil du souffleur, à paraître (octobre 2009)

Théâtre (dramaturgie | scénographie) :

Création de la pièce Suspendus, Théâtre de Nesle, janvier à mars 2009

Collaborations artistiques :

Mémoire de ma mémoire, de Gérard Chaliand, création au Grenier à sel pour le Off du Festival d’Avignon, 2007

Auteur associé de la Foire Saint-Germain, pour sa 32e édition, 2009

Cid Errant Prod • 2, rue Sivel • 75014 Paris

Association loi 1901 | Licence 2-1025402

06 81 59 98 41

ciderrantprod@gmail.com

Direction artistique : Franck-Olivier Laferrère

Direction de la production : Virginie Vaylet

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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