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21 août 2009 5 21 /08 /août /2009 12:45

Presque trop vrai
pour être drôle


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Fermez les yeux. Imaginez un monde merveilleux, un monde où tout aura été pensé pour vous, pour vous offrir, avant que vous y ayez pensé vous-mêmes, tout ce dont vous avez besoin. Même l’amour. Vous êtes arrivés dans le monde de « Coup de Griff’ », une comédie qui joue tant sur le cynisme ambiant qu’elle en arrive difficilement à surprendre, mais qui réserve néanmoins quelques moments sympathiques.

Un malheur n’arrive jamais seul. Être en instance de divorce, se battre pour la garde de ses deux enfants, vider son appartement. Et puis ça. Un pitbull qui vous mord le mollet, et qui est prêt à se faire décapiter plutôt que de le lâcher. Un représentant qui rebondit sur la moindre de vos paroles pour vous proposer un achat, qui exorcise toutes vos hésitations par des offres commerciales et qui n’hésite pas à encaisser tous vos coups plutôt que d’enlever son pied de votre porte.

Il faut dire que ce représentant de cauchemar (Bernard Fructus) appartient à la plus puissante entreprise commerciale que le monde ait connue, « La Griff’ » : des entrepôts disséminés partout, des camions qui roulent en permanence et d’énormes bases de données qui permettent de « profiler » les clients… et de savoir qu’ils divorcent.

Car La Griff’ a aussi des femmes en stock. D’origines très diverses, elles ont deux grandes caractéristiques communes : elles sont parfaites et elles sont très pauvres. Parce que notre infortuné « client » (Christian Lucas) achète souvent des nems et se rend fréquemment dans le XIIIe arrondissement de Paris, il se retrouve donc avec Phâ sur les bras (Momoko), une ravissante jeune femme asiatique. Ses principes moraux qui réprouvent ce commerce résisteront-ils à son sourire avenant ?

En vérité, on devine assez vite la réponse, mais cette intrigue n’est pas le pivot de la pièce : elle se fonde surtout sur le cynisme affiché du représentant de commerce et sur les stratégies qu’il déploie pour arriver à ses fins. Mais ce cynisme, même sous sa forme disons la plus brute, est devenu si courant qu’il ne choque presque plus (on ne peut s’empêcher de penser à certains sites de rencontres sur le Web). C’est le paradoxe de cette pièce, sa force et sa faiblesse : les situations qu’elle décrit, les logiques qu’elle expose sont presque trop réalistes pour que le décalage du comique soit sensible d’emblée. Le choix de la mettre en scène dans un décor de palier très soigné renforce encore plus cet effet de réel. Aussi tous les traits se doivent-ils d’être forcés à outrance.

Passé une entame que j’ai trouvée un peu molle, les comédiens s’emploient donc, avec une générosité indéniable, à pousser le propos dans ses extrêmes limites. On entend alors des arguments si osés, des remarques si odieuses, et l’on assiste à des scènes si improbables que le rire fuse de bon cœur. Mais pas autant que j’aurais pu l’espérer. A contrario, j’ai trouvé que les meilleurs moments de cette pièce étaient précisément ceux qui donnaient immédiatement dans l’absurde, comme cette scène excellente où le représentant perd sa main mécanique et explique impavide qu’il l’a perdue en service, et que certains de ses collègues étaient même tués.

Au bout du compte, ce qui constitue l’élément perturbateur de cette pièce, le grain de sable qui enraye la machine et engendre le comique, est donc la résistance imprévue du « client », sa propension absurde à voir dans cette vente quelque chose de dégradant pour lui-même et pour Phâ. C’est cette attitude qui pousse le représentant à user de tout son arsenal persuasif, et qui finit par le mettre lui-même en danger. C’est d’elle que proviennent les surprises et les retournements de situation, et c’est grâce à elle que les masques des personnages tombent. J’ai trouvé, à ce sujet, particulièrement drôles et impressionnantes l’aisance et la rapidité avec lesquelles Momoko passait d’un visage souriant et d’une attitude soumise à des expressions, tant verbales que physiques, qui l’étaient beaucoup moins.

Avoir réussi à faire rire par la présence d’une personne « sensée » dans un monde de fous est aussi rassurant pour l’équipe de Coup de Griff’ qu’inquiétant pour nous tous… Dans ce miroir (à peine) déformant de la réalité, nous avons vu un visage authentique de nous-mêmes, nous avons vu nos passions à l’œuvre. Il manquait un petit quelque chose pour en faire, l’air de rien, une vraie catharsis. 

Vincent Morch


Coup de Griff’, de Momoko et Bernard Fructus

Mise en scène : Christophe Luthringer

Avec : Momoko, Bernard Fructus, Christian Lucas

Décor : Sean Dunbar

Lumière : Philippe Seon

Comédie Bastille • 5, rue Nicolas-Appert • 75011 Paris

Réservations : 01 48 07 52 07

Du 16 juin au 12 septembre 2009, du mardi au samedi à 20 h 30

À partir du 17 septembre 2009, du mardi au samedi à 19 h 30, le dimanche à 17 h 30

24 € | 19 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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