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20 juillet 2009 1 20 /07 /juillet /2009 18:43

Transcendant

 

Le Théâtre hongrois de Cluj en Roumanie signe avec le Théâtre des Halles à Avignon la coproduction d’un spectacle étrange, étonnant, dérangeant, transcendant enfin : « Naître à jamais ».

 

Il n’agit pas vraiment d’un (nouveau) témoignage sur les camps de concentration. Car la création de Gábor Tompa, directeur du Théâtre de Cluj, détourne la question et l’enracine dans le présent : comment vivre après les camps ? La catastrophe a déjà eu lieu, et cela avant que le spectacle ne commence. Maintenant, il s’agit de faire revenir et revivre le protagoniste, l’Homme sans nom (Áron Dimény), au sein de la société.

 

« Y a-t-il un autre ordre que l’ordre du camp ? Peut-il vraiment y en avoir un autre ? » La crise identitaire, la mort du passé, l’enterrement à jamais du soi d’avant, le formatage d’un nouveau moi, un impossible retour, aucune possibilité de réadaptation à la vie sociale : les questions se multiplient comme une toile d’araignée autour du pilier dramatique puisant dans la Shoah.

 

L’Homme dépourvu de nom débarque, avec sa petite valise, au milieu d’un espace occupé par une communauté inquiétante, un chœur de neuf corps animés : individus suspects, mi-hommes mi-marionnettes. Dixième et dernier arrivé, il sera en même temps indispensable – afin que « Minyan », la prière juive, puisse commencer – et rejeté de tous, dérangeant, en trop.

 

Exclus, mis à part, exposé au milieu de la scène, enfermé dans une boîte transparente, il prononcera ce monologue-poème d’András Visky pour porter témoignage à travers les siècles. « Il n’y a nulle part où revenir. Il n’y a nulle part où rentrer. » Son monologue se transforme en une prière universelle, en un récit poignant de la création du monde, de l’homme, d’un détenu – espèce (in)humaine à part. Son rôle de transmetteur du passé l’éloignera davantage de la condition humaine, symbolisée ici par le refus de mariage et de procréation (Hilda Péter, excellente dans le rôle de la mariée impossible).

 

Tandis que sa parole est semée, les neuf autres, toujours soudés, en chœur, se mettent à meubler l’espace avec la chorégraphie de leurs corps. Comme le souligne Gábor Tompa, « ils attendent tous le Messie pour le tuer » dans cet espace noir et blanc, avec une scénographie étonnante : des carrés blancs couverts d’écriture et disposés sur les tréteaux ; des petites boîtes transparentes et transformables ; une cabine à emprisonner les individus ; des masques mortuaires…

 

La mise en scène est brillante, même si parfois elle a tendance à glisser vers l’excès : de paroles, de moyens techniques, de clichés. Gábor Tompa joue avec la lumière, les objets et les corps. Son théâtre plastique, physique (héritier de Tadeusz Kantor) entre en symbiose parfaite avec le mot prononcé comme une incantation. Le flux de paroles monotone, mécanique, dépourvu d’émotions est d’une densité et d’une complexité intertextuelle dont les détails échappent malheureusement à ceux qui ne comprennent pas le hongrois, obligés d’osciller entre la richesse des tableaux scéniques en mouvance constante et le défilement des sous-titres (une fois de plus, mal réalisés). Dommage.

 

Puis, bien évidemment, on se laisse toucher ou pas. Question de disponibilité, peut-être. Mais, en tout cas, l’originalité poignante et la rupture (enfin !) d’avec le théâtre à la française (en crise constante, d’ailleurs) vaut le détour et l’intérêt. Plus qu’un spectacle à voir : une expérience à vivre au moins une fois, à la frontière entre le rire (noir) et les larmes (amères). 

 

Maja Saraczyńska

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Naître à jamais, d’András Visky

Théâtre hongrois de Cluj • 26-28, rue E. Isac • 400023 Cluj • Roumanie

www.huntheater.ro

Mise en scène : Gábor Tompa

Dramaturgie : András Visky

Assistante du dramatuge : Kinga Kovács

Avec : Áron Dimény, Hilda Péter, Attila Orbán, Balázs Bodolai, Enikő Györgyjakab, Zsolt Bogdán, Ernő Galló, Lehel Salat, Ferenc Sinkó, Emőke Kató

Décors et costumes : Carmencita Brojboiu

Chorégraphie : Vava Ştefănescu

Illustration musicale : Gábor Tompa

Régisseur plateau : Levente Borsos

Théâtre des Halles • rue du Roi-René • 84000 Avignon

www.theatredeshalles.com

Réservations : 04 32 76 24 51

Du 8 au 30 juillet 2009 à 21 heures, relâche le 19 juillet 2009

Durée : 1 h 35

21 € | 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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