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9 août 2009 7 09 /08 /août /2009 22:46

Plaisir au long cours


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


On me reproche, après une semaine dans le Gers, de n’avoir pas parlé de gastronomie. J’ai déjà signalé que Marciac était aussi éclectique en cuisine qu’en musique, mais il est vrai qu’il serait dommage de passer à côté de la gastronomie gersoise, très bien représentée. Si le choix vous angoisse, vous pouvez toujours faire confiance au label « Excellence Gers », présent en boutique et restaurants. Celui du chapiteau, Le Bœuf sous la toile, en travaille les produits. C’est celui que j’ai choisi, pour ma plus grande satisfaction, avant d’attaquer le menu copieux de la soirée, pas moins de trois concerts : Daniel Humair, Dave Douglas et David Krakauer.

Daniel Humair | © Mephisto

C’est Papy Humair qui ouvre la soirée avec son Baby Boom, quatre jeunes musiciens qui accueillent, ce soir, l’accordéoniste Vincent Peirani. Le batteur-penseur, avec sa chemise bariolée et son crâne de moine, a l’air d’un gros chat, tapi derrière sa batterie. De là, il couve de l’œil tout son monde. Attentif à chacun et heureux de toute réussite, il chantonne, pour lui seul, la mélodie. Peirani (accordéon), lui, sous sa chevelure christique, a toujours l’air de souffrir. Même lorsqu’il joue un passage mélodieux et apaisé, avec ses sourcils froncés, le pli amer qui lui tord la commissure des lèvres, il semble s’arracher chaque note dans la douleur.

La musique de Baby Boom est aux antipodes de celle de Bechet ou d’Omara Portuondo [voir ici] et se rapproche plutôt des recherches formelles de la musique contemporaine. Ici, on s’adresse moins à la sensibilité qu’à l’intellect. Le concept prime l’émotion. Cela n’empêche pas de belles réussites. À cet égard, je pense à une pièce très lente, la quatrième, je crois, et à ce morceau qui démarre avec un solo de batterie où Daniel Humair utilise des instruments colorés, semblables à des jouets d’enfants. L’évocation des jeux, sons et rythmes de la fête foraine est parfaite. Parmi les musiciens, outre le « chef », il faut rendre hommage aux saxophonistes et au contrebassiste, Sébastien Boisseau. Néanmoins, il me semble que les applaudissements qui ont salué la fin de la prestation étaient plus conventionnels que convaincus.

Dave Douglas | © Jimmy Katz

Dans la deuxième partie, la décontraction et la bonne humeur sont immédiatement de retour sur la scène et dans la salle avec Dave Douglas, arborant une casquette à la Woody Allen, et son Brass Ecstasy, ainsi nommé par allusion au Brass Fantasy. Rien de plus normal pour un Hommage à Lester Bowie. La qualité du groupe éclate, dès le premier morceau, United Front, une composition originale, qui met en évidence l’extraordinaire expressivité du cor, la légèreté inattendue du trombone, la virtuosité et les aigus éclatants de la trompette, tandis que le tuba et la batterie assurent impeccablement la pulsion.

Tout le concert qui alterne compositions et hommages est à cette image. Je voudrais seulement mettre en exergue la pièce dédiée à Lester Bowie, pour illustrer sa maxime selon laquelle « toutes les musiques ont une égale dignité dès lors qu’elles sont bonnes ». La pièce, très enlevée, évoque une musique de fanfare et elle met en évidence la vitesse d’exécution remarquable du batteur et la variété des rythmes qu’il développe. L’humour n’est jamais absent, comme dans cette pièce destinée à saluer le départ de G. W. Bush de la Maison-Blanche, qui évoque un crépuscule et signifie surtout « bon débarras ». Dave Douglas et son Brass Ecstasy respirent la connivence et le bonheur de jouer ensemble. Mais, je laisserai la conclusion à mon voisin, un responsable de l’École des musiques vivaces (Music Halle) à Toulouse, s’adressant à son fils : « Tu vois, dans la décontraction, ils ont l’élégance des grands seigneurs. L’esprit de Bowie a bien plané sur ce concert ».

David Krakauer | © Steven Meyer

À peine le temps de récupérer, et c’est l’entrée en scène de David Krakauer et du groupe Klezmer Madness, dont la singularité est de compter une guitariste et une bassiste. La présence de ces musiciennes est la bienvenue dans cette édition du festival qui m’a paru faire la part belle aux hommes. La musique de Klezmer Madness, musique de fêtes et de rencontres, héritée des musiciens juifs itinérants d’Europe centrale et orientale, plaît manifestement au public le plus jeune du festival, qui commence à quitter les gradins pour venir danser entre les travées. Il est clair que cette musique, vive et entraînante, peut donner des fourmis dans les jambes au moins ingambe des festivaliers, mais elle sait aussi se faire langoureuse et mélancolique. À la clarinette, David Krakauer, malgré sa silhouette d’Oriental bien nourri, est aussi vibrionnant que sa musique. À la basse (mais elle assure aussi le chant avec Krakauer), Nicki Parrot, très élégante avec sa robe noire et ses chaussures à talon, très expressive et très expansive, semble habitée par le rythme. Les autres musiciens semblent plus placides.

Le groupe joue des compositions originales de Krakauer et des autres instrumentistes comme des arrangements d’airs traditionnels. On est plus proche des musiques du monde que du jazz proprement dit. L’intérêt de cette musique qui fait florès dans les pays balkaniques et commence à se diffuser plus à l’ouest réside dans l’interaction entre les musiques d’origine juive et celles qu’elles ont côtoyées (russe, roumaine, tchèque, slovaque, bulgare, grecque…). Les parquets de danse, en Europe, commencent à accueillir la musique klezmer (qui n’hésite pas à pratiquer l’échantillonnage électronique), et le chapiteau de Marciac s’est mis, un instant, à leur ressembler en se mettant à faire clignoter ses éclairages comme dans une boîte de nuit. Si je ne déteste pas, ce n’est pas non plus ce que je préfère, on l’aura compris. Cela ne m’empêche pas de saluer la virtuosité de David Krakauer et la qualité de ses musiciens. En musique, comme en beaucoup d’autres domaines, je suis un fervent partisan du métissage et, si c’est une façon d’amener d’autres publics vers le jazz, j’applaudis à deux mains. 

Jean-François Picaut


Daniel Humair Baby Boom invite Vincent Peirani, festival Jazz in Marciac

Site de l’artiste : www.danielhumair.com

Avec : Daniel Humair (batterie), Christophe Monniot (saxophone), Matthieu Donarier (saxophone), Vincent Peirani (accordéon), Manu Codjia (guitare), Sébastien Boisseau (contrebasse)

Hommage à Lester Bowie, par Dave Douglas et Brass Ecstasy, festival Jazz in Marciac

Site de l’artiste : www.davedouglas.com

Avec : Dave Douglas (trompette), Luis Bonilla (trombone), Vincent Chancey (cor), Marcus Rojas (tuba), Nasheet Waits (batterie)

David Krakauer et Klezmer Madness, festival Jazz in Marciac

Site de l’artiste : www.davidkrakauer.com

Avec : David Krakauer (clarinette), Will Holshouser (accordéon), Sheryl Bailey (guitare), Nicki Parrott (basse), Michael Sarin (batterie), Nate Smith (échantillonneur)

Marciac, sous chapiteau le 7 août 2009

Festival Jazz in Marciac du 31 juillet au 16 août 2009

Location : 0 892 690 277 (0,34 € | min)

www.jazzinmarciac.com

10 € à 60 €

Abonnements de 124 € à 410 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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