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7 août 2009 5 07 /08 /août /2009 07:49

Six mille personnes en délire


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Depuis la fin juillet, la commune de Marciac ressemble à une foire du Moyen Âge ou à une cité antique un jour de festivités. Les tentes ont fleuri partout et, si vous espérez admirer l’architecture de la charmante bastide gasconne, il vous faudra revenir. Les troquets, les mastroquets, les bistroquets, les bistrots, les camelots en tout genre se disputent le chaland, dans une atmosphère bon enfant. Vous pouvez déguster le saint-mont,l’armagnac, le foie gras et autres spécialités locales, choisir un restaurant asiatique, oriental ou traditionnel, fréquenter le disquaire ou le marchand de partitions, vous familiariser avec toutes sortes d’exposants, rencontrer des artistes de toutes disciplines. Bref, comme on y parle toutes les langues, Marciac est devenue Babel depuis quelques jours, mais le record d’affluence a certainement été battu ce soir, car on attend Omara Portuondo et l’Orquesta Buena Vista Social Club.

Le chapiteau est plein à craquer – on a vendu près de 6 000 billets –, quand la grande dame de la musique cubaine fait son entrée en scène. Celle que l’on a appelée « la Fiancée du filin » porte sa fameuse tunique orange, qui flotte autour d’elle comme un boubou. L’éternel bandeau qui enserre son chignon frisé est noir, ce soir, et elle a chaussé de confortables sandales. La démarche est bien celle d’une presque octogénaire, mais le sourire et l’œil malicieux attestent que l’esprit est resté jeune. Face à l’ovation qui l’accueille, elle attaque par Gracias. Le corps a gardé sa façon inimitable de chalouper, et le bras levé, qui marque la mesure, sait se faire doucement impérieux pour demander au public de frapper dans ses mains, de reprendre en chœur ou de se lever. Omara Portuondo est accompagnée de jeunes musiciens – certains pourraient certainement être ses petits-fils –, qu’elle présente comme « l’avenir de la musique cubaine », et l’avenir pourrait bien lui donner raison. Parmi ses muchachos, le pianiste Harold Lopez Nussa est le premier à se distinguer et, sans doute, le plus prometteur.

Omar Portuondo | © X. D. R.

Adios felicidad commence comme une ballade, tout en douceur et en délicatesse dans un duo avec l’excellent contrebassiste Felipe Cabrera. L’interprétation est si sensible et le visage si expressif qu’on en oublie totalement la présence, à côté de la chanteuse, d’un pupitre qui lui sert de prompteur. Peu à peu, l’orchestre monte en puissance jusqu’à une sorte de paroxysme. La voix d’Omara Portuondo, elle, suit cette montée en crescendo jusqu’à une longue note tenue, qui provoque une salve d’applaudissements avant une superbe reprise mezzo voce. Comme pour rompre la magie de ce moment de pure émotion, la vieille dame indigne se lance dans un morceau très dansant, s’adonne au scat et son visage rayonne de la malice d’une petite fille prise les doigts dans le pot de confiture avant d’attaquer un de ses grands succès, Y tal vez. Suit une ballade romantique, Cosas de corazon son preciosas, susurrée, assise près du piano. C’est de là qu’elle interprétera aussi une jolie berceuse, penchée sur un berceau imaginaire, berçant ou admonestant doucement l’enfant qu’elle feint parfois de tenir dans ses bras. La chanson s’achève sur un ton très doux, avec le seul accompagnement délicat des percussions d’Andrès Coayo.

Le classique Que sera, que sera offre au guitariste, directeur de l’orchestre, Swami Jr, l’occasion d’un brillant solo avant que chaque instrumentiste ne bénéficie d’une petite intervention personnelle et que le batteur, Rodney Yllarza Barreto ne conclue par un solo d’une grande vélocité. L’émotion de la grande dame est à peine contenue quand elle interprète, accompagnée par la seule guitare, las Gardeñas, en hommage à son compañero décédé, Ibrahim Ferrer. Il s’en faut de peu que des larmes ne coulent face au tonnerre d’applaudissements qui salue son interprétation. Omara Portuondo sort alors après un peu plus d’une heure sur scène, mais son orchestre poursuit le spectacle, faisant, une nouvelle fois, la preuve de son immense talent. À son retour, la diva de la musique cubaine interprète deux de ses grands succès, Guantadamera et Besa me mucho. Pour ce dernier morceau, dans la salle, c’est le délire. Au premier rang, parmi les officiels, on distingue Mme Danielle Mitterrand et, non loin d’elle, l’ancien président de la commission de la Défense, le député d’Ille-et-Vilaine, Jean-Michel Boucheron, qui ne cherchent pas à dissimuler leur plaisir. Après plus d’une heure et demie sur scène, Mme Omara Portuondo Pelaez quitte, provisoirement, le plateau, accompagnée par les vivats d’une foule survoltée. Elle fredonne alors quelques mesures de C’est si bon !. On ne saurait mieux dire, madame.

Buena Vista Social Club | © X. D. R.

Après l’entracte, c’est l’Orquesta Buena Vista Social Club qui entre en scène. Il est toujours composé d’une majorité de messieurs d’âge respectable, mais, les dures lois de la nature aidant, il comporte aussi désormais quelques jeunes éléments : le pianiste Rolando Luna et le contrebassiste Pedro Pablo, notamment, ceux-là devraient faire du chemin. Il faut y ajouter le chanteur Carlos Calunga, un peu bellâtre et à qui il reste beaucoup de progrès à faire ainsi que la chanteuse et percussionniste Idiana Valdès. De cette dernière, j’ai longtemps pensé qu’elle n’était qu’une agréable potiche décorative, jusqu’au bis final, où elle a pu laisser libre cours à son indéniable tempérament. Elle n’a pas (encore ?) la voix riche et profonde d’Omara Portuondo qui a occupé son poste dans l’orchestre, mais elle possède de la puissance et une véritable présence scénique.

Pour le reste, l’Orquesta est égal à lui-même, c’est à dire excellent. Si son répertoire n’évolue guère, il a su nous plaire avec une version de Cerisiers roses et pommiers blancs et une autre de C’est une chanson qui nous ressemble, dont le texte est de Prévert. Cependant, les moments les plus émouvants auront été, à coup sûr, les différents hommages à Ibrahim Ferrer ou à Compay Segundo, interprétés le plus souvent avec Omara Portuondo, décidément infatigable et venue longuement soutenir de son énergie ses vieux camarades et les plus jeunes. J’attendais ce spectacle avec impatience et aussi une certaine appréhension, après le concert du festival de Jazz à Vienne, en 2006, où Ibrahim Ferrer, moins d’un mois avant sa mort, nous avait offert avec Omara Portuondo, seuls et en duo, une merveilleuse soirée pleine de rythme et d’émotion. Le spectacle de Marciac a balayé toutes mes questions. L’immense talent et la générosité inépuisable d’Omara Portuondo ont fait de cette soirée un pur bonheur et une leçon de chant, de rythme et, tout simplement – pourquoi ne pas le dire ? –, de vie. Merci, madame.

Jean-François Picaut


Omara Portuondo, Jazz in Marciac

Avec : Omara Portuondo (vocal), Swami Jr (guitare), Harold Lopez Nussa (piano), Felipe Cabrera (contrebasse), Rodney Yllarza Barreto (batterie), Andrés Coayo (percussions)

Site de l’artiste : www.omaraportuondo.com

Orquesta Buena Vista Social Club

Avec : Guajiro Mirabal (trompette), Luis Alemany (trompette), Raúl Nacianceno (saxophone, flûte, clarinette), Jesus Aguaje Ramos (trombone, direction et voix), Barbarito Torres (laùd), Manuel Galbán (guitare, claviers), Rolando Luna (piano), Pedro Pablo Gutiérrez (contrebasse), La Noche (timbales), Filiberto Sanchéz (bongos), Angel Terry (congas), Idiana Valdés (voix, percussions), Carlos Calunga (voix)

Site de l’artiste : www.myspace.com/orquestabuenavistasocialclub

Marciac, sous chapiteau le 3 août 2009

Festival Jazz in Marciac du 31 juillet au 16 août 2009

Tarifs des billets de 10 € à 60 €

Abonnements de 124 € à 410 €

Location : 0892 690 277 (0,34 € | min)

www.jazzinmarciac.com

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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