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6 août 2009 4 06 /08 /août /2009 22:06

Deux pianistes de haut vol


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Se garer à Marciac ce soir tenait de la gageure : pensez donc, on y attendait une légende du piano, Ahmad Jamal, et un de ses successeurs possibles, Jacky Terrasson. L’affiche a tenu ses promesses.

Il est à peine plus de 21 heures lorsque Jacky Terrasson entre en scène, flanqué de ses deux acolytes, Ben et Jamire Williams – non, ils ne sont pas parents –, et lance, décontracté et sans accent : « Bonsoir Marciac ». « Bonsoir », lui répond la foule compacte qui occupe le parterre et les gradins.

Le concert commence par une pièce d’hommage à Michael Jackson. Un long préambule méditatif entre notes très graves et très aiguës précède l’entrée de la contrebasse et du batteur. Le piano attaque alors fortissimo et très swing, dans une de ces brusques ruptures que Terrasson adore. L’empoignade avec le piano est très physique, Terrasson ruisselle, et la canicule de ce soir n’est pas seule en cause. Manifestement, le public raffole de cet engagement total. « Quel sportman ! », me confie ma voisine d’origine allemande, qui a eu la chance de suivre une des masterclass du brillant quadragénaire et dont l’admiration pour l’homme est au moins égale à celle qu’elle voue à l’artiste.

Jacky Terrasson | © Lucille Reyboz

La connivence entre Jacky Terrasson et ses deux compagons est évidente et fait plaisir à voir. Elle est immédiate avec Jamire Williams, le batteur, qui lui fait face, et plus lente à se manifester avec l’autre Williams, Ben, le contrebassiste, qui, de prime abord, paraît moins communicatif, concentré sur son instrument, les yeux mi-clos, la langue presque tirée pour son premier solo.

J’ai beaucoup aimé le deuxième morceau, My Church, une composition originale, moins tonitruant, très lent. Alternant des envolées très swing et des passages très mélodiques, il comporte un délicat dialogue du piano avec la basse, tandis que la batterie se contente d’une présence rythmique très discrète. Une autre pièce, très rythmée, a aussi connu les faveurs du public, qui marquait la pulsation avec ferveur. Elle se termine par une variation quasi infinie autour du thème, de la seule main gauche, tandis que progressivement la batterie se déchaîne.

Une pièce où Terrasson ne joue quasiment que des percussions sur le châssis intérieur de son Steinway et le blues final, remarquable, recueillent aussi des tonnerres d’applaudissements. La musique de Terrasson, inventive, généreuse, pleine d’humour, nous rappelle, s’il en était besoin, que la musique, comme la littérature, et peut-être plus particulièrement le jazz, est un vaste palimpseste.

Notons aussi, aurait-on changé de cadreurs et de réalisateurs ?, que les images projetées sur grand écran sont beaucoup plus travaillées et plus imaginatives que les soirs précédents. La prestation du Jacky Terrasson Trio a reçu une véritable ovation : elle était méritée.

Ahmad Jamal | © X. D. R.

Un violent orage qui s’est abattu sur Marciac, vers 23 heures, m’a contraint à rentrer précipitamment au logis pour prévenir les dégâts des eaux. Je n’ai donc pu assiter à la totalité du concert d’Ahmad Jamal et ce que j’en ai vu me le fait regretter amèrement. L’entrée de cette légende vivante est à l’image de sa musique : grandeur et apparente simplicité, sens de l’humour, quasi britannique, aussi. Bien sanglé dans son célèbre costume écru à col Mao, celui qui sera bientôt octogénaire présente une silhouette presque juvénile.

Impérieux dans ses ordres aux membres de son quartette, qu’il dirige de façon très précise, par gestes de la main et de la tête ou par la voix, il sait aussi afficher sa grande connivence avec chacun d’eux, et les regards qu’ils échangent sont empreints d’affection. L’homme n’a rien d’un maestro guindé et, lorsqu’il salue les spectateurs d’un « This city is magic », il est évidemment sincère. La chaleur le contraint bientôt à quitter sa veste et même ses lunettes. On voit alors l’œil malicieux avec lequel il regarde ses partenaires et le public, lors d’une variation prolongée à plaisir.

Dans ce que j’ai vu, cet homme qui n’a rien d’un colosse est aussi capable de faire entendre orages et tempêtes, en déchaînant la force paroxystique de son instrument, que de distiller d’ineffables moments, très légers, au bord de la confidence. Violente ou apaisée, la musique d’Ahmad Jamal m’a paru associer la rigueur et la passion. Quel que soit le registre choisi, elle reste aussi élégante que sa tenue et, comme elle, sans afféterie. 

Jean-François Picaut


Jacky Terrasson Trio, Jazz in Marciac

Site de l’artiste : www.terrasson.com

Avec : Jacky Terrasson (piano), Ben Williams (contrebasse), Jamire Williams (batterie)

Ahmad Jamal, Jazz in Marciac

Site de l’artiste : www.ahmadjamal.net

Avec : Ahmad Jamal (piano), James Cammack (contrebasse), Kenny Washington (batterie), Manolo Badrena (percussions)

Marciac, sous chapiteau le 5 août 2009

Festival Jazz in Marciac du 31 juillet au 16 août 2009

Tarifs des billets de 10 € à 60 €

Abonnements de 124 € à 410 €

Location : 0892 690 277 (0,34 € | min)

www.jazzinmarciac.com

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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