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24 juillet 2009 5 24 /07 /juillet /2009 23:06

Une belle soirée africaine


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Le « Château » de Saint-Amand accueille deux compagnies maliennes qui nous présentent deux pièces d’esprit totalement différent, mais qui méritent, toutes deux, que l’on franchisse les remparts.

Bougouniéré invite à dîner est une pièce écrite par Alioune Ifra Ndiaye et Jean-Louis Sagot-Duvauroux. Il s’agit d’une comédie de mœurs qui pointe de manière drôle et efficace quelques-uns des problèmes du Mali actuel : la corruption omniprésente, la chasse effrénée aux subventions, le « parasitisme » de la parenté qui compte sur les émigrés pour vivre, la tentation de l’islam radical ou des nouvelles églises évangéliques. Tout cela à travers une comédie familiale, qui est également une façon de mettre en scène les rapports à l’intérieur du couple. La pièce est menée tambour battant par trois excellents comédiens qui se partagent cinq rôles. Et le public rit beaucoup, les Maliens présents, les premiers.

Cette nouvelle production de Blonba, la structure indépendante de création, production et services culturels créée par Alioune Ifra Ndiaye et Jean-Louis Sagot-Duvauroux en 1998 à Bamako, rencontre dans cette ville un franc succès, particulièrement dans la salle de spectacle ouverte par Blonba, dans la capitale malienne, en 2007. Elle participe ainsi au débat social et politique dans le pays et son écriture directe, proche de l’écriture télévisuelle, y contribue certainement.

Avec Caterpillar, la pièce mise en scène par Claude Yersin, ancien directeur du Centre dramatique national d’Angers, pièce qui complète le dyptique présenté chaque soir, nous changeons de registre. Caterpillar traite aussi des problèmes du Mali d’aujourd’hui, mais s’attaque à des questions plus délicates. Car la pièce traite du comportement de la nouvelle bourgeoisie malienne, petite ou grande, et remet en cause des pans entiers de la tradition.

Aliou, dit Caterpillar, est un ancien émigré clandestin en France, qui a « bénéficié » d’une reconduite à la frontière. Rejeté par sa famille, faute d’avoir ramené un pécule à partager, il est exploité par son nouveau patron, un notable de Bamako. Séba, est une de ces petites bonnes, venues de la brousse, taillable et corvéable à merci. Exploitée socialement et sexuellement, enceinte de son patron avec la complicité de son épouse, elle est bien sûr chassée par la juge qui l’employait. Bijou, fille de la juge qui la fait passer pour sa nièce, est une de ces jeunes filles « paumées » qui hantent les rues de Bamako. Occidentalisées en apparence, elles sont exploitées par les dealers, qui leur fournissent l’équivalent de notre « herbe ».

En abordant de tels thèmes, l’auteur se situe clairement dans le camp du jeune théâtre malien, qui ne veut plus en rester à la seule dénonciation des méfaits du colonialisme ou au ressassement, parfois complaisant, d’une tradition mythifiée.

Hawa Demba Diallo est une auteure, à peine quadragénaire, née dans la région de Kayes. Juriste et socio-anthroplogue de formation, elle a collaboré à divers organes de presse avant de publier des poèmes et des nouvelles. Repérée lors des « Ruches Sony Labou Tansi » (des résidences communes d’auteurs dramatiques africains et européens francophones organisées par Monique Blin d’Écritures vagabondes et Claude Yersin du Nouveau Théâtre d’Angers), Hawa Demba Diallo voit, avec Caterpillar, sa première pièce montée de façon professionnelle.

Une des principales audaces de l’auteure est d’avoir renoncé au français académique ou au « petit français » pour créer une véritable langue théâtrale issue du français parlé dans les rues et les quartiers pauvres. Cette « créolisation » du français de Bamako demande effectivement un effort au spectateur français ou francophone, mais il en est largement récompensé. Cette langue drue contribue, loin de tout exotisme de pacotille, à la force du texte. Elle est parfaitement maîtrisée par les interprètes et spécialement par Tiéblé Traoré, parfois difficile à suivre mais extraordinaire dans le rôle de Caterpillar. Alimata Baldé, qui joue Séba, campe une jeune femme victime qui devient bourreau dans un moment d’égarement, avec beaucoup de sensibilité, de retenue et de justesse. C’est peu de dire que ce coup d’essai est prometteur, c’est un coup de maître et j’espère qu’il sera suivi de beaucoup d’autres. 

Jean-François Picaut


Bougouniéré invite à dîner, d’Alioune Ifra Ndiaye et Jean-Louis Sagot-Duvauroux

Contact : jeanjacques.barey@free.fr ou jean-louis@blonbaculture.com

Mise en scène : Patrick Le Mauff

Avec : Diarrah Sanogo (Bougouniéré), Michel Sangaré (Djéliba), Lassine Coulibaly (les triplés)

Château de Saint-Amand à 21 h 30 du 20 au 28 juillet 2009

Durée :1 h 10

Caterpillar, de Hawa Demba Diallo

Contact : r.jullien@scenarts.fr

Mise en scène : Claude Yersin

Avec : Alimata Baldé (Séba), Korotoumou Sidibé (Bijou), Tiéblé Traoré (Aliou, dit Caterpillar)

Assistante à la mise en scène : Fanta Bérété

Château de Saint-Amand à 19 heures du 20 au 28 juillet 2009

Durée : 1 h 10

Réservation pour les deux spectacles : 06 10 04 15 32

13 € | 9 € | 5 € pour chaque spectacle

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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