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8 août 2009 6 08 /08 /août /2009 22:32

Soirée magique


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


On le sent à un je-ne-sais-quoi qui flotte dans l’air, cette soirée ne sera pas comme les autres : au programme, Marcus Roberts, un nouveau venu au festival, et Winton Marsalis, l’enfant chéri de Marciac. Une découverte et une valeur sûre, voilà un cocktail qui réjouit le cœur de tout bon festivalier. Personne ne sera déçu et, à près de deux heures du matin, c’est une foule heureuse, malgré l’orage, qui regagnera ses pénates avec des milliers d’étoiles dans les yeux.

À 21 heures, c’est un trio fort élégant qui se présente pour ouvrir la soirée diffusée en direct sur France Inter et Mezzo TV. Trois hommes jeunes, bien mis de leur personne : Jason Marsalis, le batteur, conduit Marcus Roberts, tous deux sont impeccablement costumés et cravatés, et le batteur, Roland Guerin, les suit, élégamment vêtu d’une chemise noire à col ouvert et d’un pantalon sombre complété par une veste à rayures.

Le concert démarre par New Orleans Blues, un morceau très swing, où la main gauche de Roberts fait entendre des réminiscences de ragtime. Suivront des thèmes de Fat Wallers, Thelonious Monk, Coltrane, Nat King Cole, Cole Porter, etc., alternant les pièces rythmées et celles où la mélodie l’emporte.

Marcus Roberts présente ce qu’il joue d’une voix douce, presque timide, et ne manque jamais de souligner les interventions de ses camarades. La complicité entre les membres du trio est évidente. Marsalis et Guerin échangent continûment regards et sourires, et tous deux sont à l’écoute des moindres indications de Roberts.

À 46 ans, le pianiste, qui a perdu la vue à cinq ans, semble avoir atteint une maturité tranquille. Appuyée sur une technique sûre, sa virtuosité éclate dans les morceaux rapides. Il excelle aussi dans les morceaux plus lents, méditatifs ou graves, où il sait faire passer une émotion retenue mais très sensible.

Ses deux jeunes compagnons sont parfaitement à la hauteur. Jason Marsalis, le plus jeune des fils Marsalis, grand échalas, sous ses dehors de pince-sans-rire, à la Buster Keaton, est un batteur efficace et inventif qui ne ménage pas sa peine. Quand il quitte la scène, le public a la surprise de voir que la sueur a complètement trempé le dos et le haut des manches de son beau costume, alors que le plastron est resté complètement sec. À la contrebasse, Roland Guerin, contribue à une rythmique impeccable, et ses solos sont d’une grande musicalité, avec un jeu de cordes pincées et frappées tout à fait étonnant.

Tous les trois conservent la mémoire des grands du jazz sans mimétisme ni servilité, mais dans une relecture personnelle qui renforce ce que je disais, hier, de l’art du palimpseste. En cadeau, Marcus fait appel pour un morceau à son mentor, Winton Marsalis, qui qualifie son hôte de « pur génie du piano ».

Winton Marsalis | © Clay McBride

À l’entracte, Martin Malvy, le président du conseil régional de Midi-Pyrénées, manifestement à l’unisson du public, me confiait sa satisfaction : « Je suis absolument ravi que Jean-Louis Guilhaumon (le fondateur et président de Jazz in Marciac, également maire de la commune) ait pu faire venir Marcus Roberts de La Nouvelle-Orléans, spécialement pour ce concert absolument exceptionnel. On oublie la cécité de ce pianiste remarquable, et lui-même la dépasse par son art. Il est encore jeune, et je crois que sa carrière ne peut que prendre de l’ampleur ».

Après l’entracte, Winton Marsalis nous invite à célébrer The Passionate Music of Sydney Bechet, mort il y a tout juste cinquante ans. Pour cet hommage, il s’est entouré de trois grands clarinettistes et saxophonistes, amoureux de Bechet : Bob Wilber, qui fut son disciple en 1948, Victor Goines, remarquable au saxophone, et Olivier Franc, qui a la chance de jouer sur un saxo soprano ayant appartenu à Bechet.

Le groupe de musiciens, bien serrés sur deux rangs au milieu de la scène, comme s’ils occupaient l’estrade d’un club ou d’un cabaret, est complété par le grand, à tous les sens du terme, Wycliffe Gordon au trombone, l’énergique Ali Jackson à la batterie et deux jeunes : Dan Nimmer, au piano et Carlos Henriquez à la batterie.

C’est ce « band » d’enfer qui, pendant deux bonnes heures, va interpréter avec brio la musique de Sydney Bechet, hommage mérité à celui qui fit tant pour rendre populaire la musique de jazz en France et aima tant notre pays qu’il s’y installa.

Les tubes se succèdent, Summertime, Promenade sur les Champs-Élysées, Petite fleur, Blue Horizon, White Cat Blues, Dans les rues d’Antibes, O When The Saints, etc. Agréable surprise, on nous offre une composition inédite de Bechet, découverte récemment par son fils : Suite Louisiana.

Ce jazz, qui nous renvoie à notre enfance, a des vertus jubilatoires, sur le public comme sur les musiciens. Ceux-ci ont vraiment l’allure d’une bande de copains, géniaux, et Winton Marsalis, ravi, arbore parfois des mines de potache facétieux.

Cet hommage ne sent pas la nostalgie ni la naphtaline, il n’y entre aucune part de pastiche ou d’imitation compassée. Marsalis et ses complices (au cours des rappels, ils seront rejoints par le trio de Marcus Roberts) sont la preuve éclatante que la musique de Bechet est toujours vivante et ne se laisse pas momifier. Les amis de Marsalis ne la revisitent pas, ils la vivent.

Le public est ravi et en redemande. Il obtiendra pas moins de cinq rappels ! Marsalis chante, fait chanter le public en rythme et sotto voce. Chaque musicien rivalise avec l’ensemble dans une joyeuse émulation. Un pur bonheur. Que dire, à la fin d’une telle soirée, sinon : « Merci, messieurs, pour votre talent et votre générosité » ? 

Jean-François Picaut


Marcus Roberts, Jazz in Marciac

Site de l’artiste : www.marcusroberts.com

Avec : Marcus Roberts (piano), Roland Guerin (contrebasse ), Jason Marsalis (batterie )

The Passionate Music of Sydney Bechet, présenté
par Winton Marsalis

Site de l’artiste : www.wyntonmarsalis.org

Avec : Winton Marsalis (trompette), Bob Wilber (clarinette), Victor Goines (saxophone), Olivier Franc (saxophone), Wycliffe Gordon (trombone), Ali Jackson (batterie), Dan Nimmer (piano), Carlos Henriquez (batterie)

Marciac, sous chapiteau le 6 août 2009

Festival Jazz in Marciac du 31 juillet au 16 août 2009

Location : 0892 690 277 (0,34 € | min)

www.jazzinmarciac.com

Tarifs des billets de 10 € à 60 €

Abonnements de 124 € à 410 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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