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2 août 2009 7 02 /08 /août /2009 02:43

Sonny Rollins : la musique des dieux


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Dans son écrin de collines et de vallons, nichée au milieu des champs et des bois, Marciac, à l’instar des fiancées anciennes, se fait longuement désirer de ses soupirants, amoureux du jazz, qui, chaque année, à la fin de juillet et au début du mois d’août, cahotant au gré des routes départementales, convergent vers la petite ville du Gers en d’interminables théories. Il faut dire que les invités à la fête sont prestigieux, tel Sonny Rollins qui ouvre les festivités.

Il est un peu plus de 21 h 15 quand Mr Sonny Rollins fait son entrée sur la scène du chapiteau, au festival de Jazz in Marciac, ce 31 juillet 2009, devant une salle qui, déjà, frémissait d’impatience. Le quasi-octogénaire – il aura 79 ans le 7 septembre prochain – porte une chemise flottante d’un rouge éclatant avec un pantalon noir et ses éternelles lunettes teintées. Le saxophone ténor est déjà pendu à son cou. La démarche est claudicante, malaisée.

Avant d’attaquer les premières notes, il brandit le poing, rageur, dans un geste devenu célèbre. Le saxo a perdu de son vernis, mais ceux qui avaient le plus petit doute sont rassurés dès le premier morceau : le souffle est toujours là et bien là. Il le confirme en tirant de son instrument les sons les plus graves, à faire songer à la corne de brume, et les aigus les plus moelleux, tandis que la batterie mène un rythme d’enfer et que Bobby Broom se voit offrir une longue « impro » sur sa guitare acoustique.

Les applaudissements, frénétiques, résonnent encore que celui qui reste le dernier survivant des jazzmen de légende – John Coltrane, Charlie Parker, Bud Powell ou Miles Davis, etc. – a déjà entamé, seul, le prélude du morceau suivant. Il cède bientôt la place à Clifton Anderson et à son trombone. Le maître, de dos, marque le rythme de son corps, donne une impulsion de la main et, l’air très satisfait, reprend son commandement, qu’il cède bientôt à Kobie Watkins qui s’en donne à cœur joie à la batterie : il multiplie les changements de rythme à plaisir et chaque fois repart de plus belle sur tous ses instruments. Sonny jubile et nous offre une très longue conclusion.

Après tous ces rugissements, le temps est venu d’une ballade. Le chant plaintif du ténor dialogue avec le trombone, scandé par la guitare et la basse de Bob Cranshaw, tandis que Broom n’utilise que ses balais. La mélodie passe à la guitare puis à la basse. Sonny conclut par une de ces facéties dont il a le secret et dans la salle on frôle le délire.

Voici venir un rythme caribéen : tout l’orchestre semble se détendre comme s’il avait atteint une sorte de havre, et le public commence à bouger. Le dialogue entre Sonny Rollins et Clifton Anderson débouche sur un long solo du trombone. On admire sa grande dextérité, la finesse et la musicalité de son jeu. Une nouvelle fois, la conclusion, très longue, appartient au maître. La haute silhouette se courbe tant pour arracher certaines notes qu’on croit qu’elle va se casser, mais les doigts, eux, ne tremblent pas. C’est la première ovation.

Le morceau suivant est marqué par un dialogue entre le ténor et Victor Y. See-yuen. Le percussionniste, bien sanglé dans sa tunique mauve à col Mao, semble se jouer de tous les rythmes et, quoi que lui propose Sonny Rollins, frappe, impavide, tous ses tambours. Le finale est un tutti dominé par le saxophone. C’est un triomphe et le géant du ténor se dandine en grommelant, à la manière de Ray Charles : manifestement, il exulte.

À la fin du morceau suivant, il remercie en français avant de répéter : « We love you, here in France ». Fin de la première partie qui a duré près d’une heure et quart.

La seconde partie, après un quart d’heure d’entracte, qui va durer, elle, près de trois quarts d’heure, commence avec une autre superbe ballade. Suit un morceau très rythmé : l’ambiance est de plus en plus chaude. C’est alors que retentissent les premières notes de Saint-Thomas, immédiatement reconnues par tout le public, qui trépigne. La version de ce soir est très délibérément caribéenne. La mélodie circule entre tous les musiciens dans une sorte de crescendo haletant. Après un dernier solo de guitare, Sonny Rollins esquisse quelques pas de danse et se lance dans une longue conclusion pleine d’arabesques, rythmées par le retour du thème. Il invite le public à marquer le rythme en tapant dans ses mains.

Quand les dernières notes s’éteignent, c’est immédiatement une ovation debout. Essoufflé mais heureux, Sonny Rollins salue, le bras levé, la paume ouverte, puis le poing fermé, se frappant le cœur. L’ovation redouble, et quand Sonny reprend le morceau en bis, c’est le délire. Plus de cinq minutes d’applaudissements frénétiques convainquent le maître de revenir saluer puis de jouer un dernier morceau, au cours duquel, suprême faveur, la légende vivante se met à chanter ! Dans les dernières notes, Sonny Rollins tend son saxophone en direction du public, dans un geste d’offrande, et c’est le salut final.

Le bonheur se lit dans les yeux des spectateurs qui continuent d’applaudir debout. Enfin, il est près de minuit, le public commence à sortir de la salle, conscient d’avoir assisté à un de ces moments magiques, comme sait en offir Marciac. 

Jean-François Picaut


Sonny Rollins à Jazz in Marciac

Avec :

– Sonny Rollins : saxophone ténor
– Clifton Anderson : trombone
– Bobby Broom : guitare
– Bob Cranshaw : basse
– Victor Y. See-yuen : pecussions
– Kobie Watkins : batterie

Photo : X D.R.

Marciac, sous chapiteau le 31 juillet 2009

Festival Jazz in Marciac du 31 juillet au 16 août 2009

Location : 0892 690 277 (0,34 € | min)

www.jazzinmarciac.com

Tarifs des billets de 10 € à 60 €

Abonnements de 124 € à 410 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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