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1 août 2009 6 01 /08 /août /2009 19:33

« Beau comme un sismographe »


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Vous les aurez remarqués à Avignon, ils distribuent de petits carnets blancs, vierges, juste titrés « Histoire d’amour » et « l’Amour conjugal ». Ce sont les textes qu’ils jouent. Eux ? Les membres de la compagnie du Veilleur. Quant à ce précieux carnet et à ces pages que leur blancheur défend ? Juste une façon de vous dire : le diptyque « Au temps de l’amour » n’attend que vous pour être entendu et consigné. Filez donc fissa à La Manufacture, à treize heures quarante, applaudir l’admirable travail de Matthieu Roy et de ses comédiens.

L’amour ? Une difficulté, un jeu de regard, une façon de remonter à l’origine. Histoire de montage, précisément, que le diptyque conçu à partir d’Histoire d’amour de Lagarce et de l’Amour conjugal de Moravia. Deux textes délicats réunis non seulement par un même travail de mise en scène autour de la présence du spectateur comme élément de constitution du sens, mais aussi par une même perception de l’amour comme affaire de trahison.

Trahison, c’est le nœud de l’Histoire d’amour de Lagarce, l’élégant torturé : deux hommes – le Premier (magistralement interprété par Nicolas Umbdenstock) et le Deuxième (Philippe Canales) –, ainsi qu’une femme (Johanna Silberstein) pour un couple à trois. Le Premier Homme est aussi le narrateur, c’est avec nos yeux et sa voix que l’histoire se construit. Et l’amour entre eux, une « histoire littéraire » à une époque « où l’on pouvait encore payer le téléphone avec des pièces de monnaie », pourrait tout aussi bien être une histoire « téléphonique », dont nous serions l’interlocuteur. Une histoire d’amour « comme un livre », « comme une pièce de théâtre ». Histoire d’amour, « ma première histoire écrite », histoire de création. Qui parle ? Le narrateur-spectateur-auteur, Premier Homme qui convoque les colocataires de son « espace mental », ses amants. Qui parle ? Qu’importe.

C’est une histoire d’amour comme un livre, un livre ou une chanson. Chanson rime avec trahison. C’est le temps des cerises, et le Premier Homme tombe malade. Cette image fugitive et voilée de l’amour comme (ré)création est donnée dans son entière complexité grâce à une scénographie délicate, un jeu de lumière en clair-obscur, riche et nuancé, des vidéos et une sonorisation remarquables. Danse des sept voiles et filtre d’amour ? Des histoires de filtres et de voiles figurent justement les différents états de réalité : celui de l’écriture, de la narration et du souvenir. Le Premier Homme meurt. « Il est bien court le temps des cerises ». Quelques coups de marteau piqueur closent alors la parenthèse amoureuse, façon de dire « Attention, travaux » : la scène est un « atelier de la raison ». « J’aimerai toujours le temps des cerises, c’est de ce temps-là que je garde de l’amour une plaie ouverte ! ». Une pause et l’histoire reprend.

Même histoire toujours recommencée d’un jeu de regard et d’une trahison. Silvio l’Italien (Philippe Canales, parfait en esthète oisif en mal d’écrire) prend son épouse Léda pour égérie. Et leur histoire d’amour (conjugal) pour sujet. Léda, femme mythique, objet d’amour qui le trompe avec un deuxième homme tout juste évoqué. Amour, (dé)liaison dangereuse ? Sans doute, une tromperie assurément, et d’autant plus violente qu’elle n’est dévoilée qu’à travers le regard du Premier Homme.

Tout comme dans le premier volet de ce « Temps de l’amour », le spectateur est un voyeur introduit dans l’intimité du couple et invité, par une scénographie élégante et sensible, à pénétrer le processus de création. La polyphonie inhérente à l’écriture, essentiellement faite des voix qui discourent, concordent parfois, discordent souvent, est mise sur le devant de la scène. Cette scène d’amour prise dans un rapport bifrontal enserre le couple entre deux rangs de spectateurs munis de casques audio qui retransmettent et le texte et les variations polyphoniques de l’écriture : flux de la conscience, voie intérieure, tantôt feutrée dans l’oreille gauche, tantôt lente et ouatée dans la droite, dialogue à haute voix venu de l’extérieur.

Le dispositif scénographique, le montage des textes, l’architecture en contrepoint, le jeu des acteurs, tout en ce spectacle respire l’intelligence. Aucun effet superflu, de la nuance et un manifeste savoir-faire. Une oreille fine, aussi, à capter chacune des pulsations de ce cœur « beau comme un sismographe ». « Ces temps de l’amour » sont l’un des plus beaux coups de théâtre vus à Avignon cette année. Bien avisé qui surveillera la compagnie du Veilleur. 

Cédric Enjalbert


Diptyque « Au temps de l’amour », Histoire d’amour (derniers chapitres), de Lagarce et l’Amour conjugal, d’après Alberto Moravia

Compagnie du Veilleur • 11, rue Montaigne • 17000 La Rochelle

Mise en scène : Matthieu Roy

Avec : Johanna Silberstein, Nicolas Umbdenstock, Philippe Canales

Scénographie : Gaspard Pinta

Costumes : Isabelle Deffin

Création lumières : Manuel Desfeux

Création de l’espace sonore : Mathilde Billaud

Création vidéo : Matthieu Silberstein

La Manufacture • 2, rue des Écoles • 84000 Avignon

www.lamanufacture.org

Réservations : 04 90 85 12 71

Du 8 juillet au 28 juillet 2009 à 13 h 40 pour Histoire d’amour (derniers chapitres) ; à 14 h 30 pour l’Amour conjugal

Durée (respectivement) : 40 min et 45 min

16 € | 12 | 6 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Elena800 08/08/2009 10:15

C'est trop loin de chez moi mais je pense que c'est super comme spectacle et le livre aussi !
Merci du passage sur mon blog

Elena800 04/08/2009 18:52

Très bel exposé sue cette pièce, je ne l'ai pas vu mais lu Moravia ! Merci du passage sur mon blog si je ne me suis pas trompée de Cedric

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