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17 juillet 2009 5 17 /07 /juillet /2009 22:20

Une tragique mécanique des sexes

 

Tout le monde connaît le Minotaure. Mais qui se souvient du drame de sa mère, Pasiphaé ? Fabrice Hadjadj présente à la chapelle de l’Oratoire une version remaniée de cette tragédie.

 

L’amour vache. Pas au sens habituel, plus subtil, mais selon le sens, brutal, de copuler avec des bestiaux. Voilà l’arrière-fond mythologique où puise le Toulonnais Fabrice Hadjadj. À Knossos, la capitale de la Crète, le roi Minos, volage, est l’objet d’un sort de son épouse, lasse de toutes ses tromperies : il est condamné à ensemencer chaque femme d’une flopée de vermine qui l’éventre de l’intérieur. De son côté, la reine Pasiphaé, délaissée, est en proie à un irrépressible désir pour un taureau blanc voué à être sacrifié à Poséidon.

 

Pasiphaé est d’abord une histoire de désir. Et du prix à payer, et des subterfuges à élaborer pour parvenir à sa satisfaction. La pièce évoque les liens matrimoniaux, la fidélité, le rapport de la volonté au plaisir, l’amoralité du désir sexuel en ses ressorts animaux, le fantasme de posséder, la culpabilité de jouir, l’extase de l’orgasme… Mais cette tragédie contemporaine considère aussi les liaisons de l’homme à l’animal et au monstrueux, et l’articulation de la nature à la technique que l’homme déploie pour la contraindre ou tout au moins la canaliser. Une histoire de rapports en somme. Qu’est-ce qui est le plus monstrueux ? S’accoupler à un taureau et engendrer un être mi-humain mi-animal, ni humain ni animal ? Vouloir éliminer par la technique ce monstre ? Se plier à la sagesse supérieure d’un sort inflexible ?

 

La pièce est servie par quatre comédiens au talent confirmé, dont la prestation est à saluer dans un lieu à l’acoustique détestable. Pour corriger la réverbération du son sous la coupole de l’Oratoire, ils ont dû adapter la mise en scène, forcer la diction et réfréner leur jeu…

 

Dans cette relecture subjective du mythe, émerge la figure sublime de Pasiphaé, incarnée avec puissance par Véronique Ébel, qui signe aussi la mise en scène : tiraillée par son désir, elle supplie Minos (Bruno Bernardin, tout en nervosité) de l’aider à ne pas y succomber, avant de plier devant l’irrésistible…

 

 

Les costumes soulignent cette place essentielle de l’héroïne : blanche comme le taureau, endeuillée de sa grossesse, enfin ensanglantée par son sacrifice final, elle est la seule à changer parmi les autres personnages qui restent tout au long de noir vêtus.

 

Élaborée et publiée aux éditions D.D.B. dans un format plus long, où s’insèrent des scènes plus vaudevillesques, et montée ainsi au Studio-Théâtre de Charenton en janvier et février 2009, Pasiphaé est présentée à Avignon dans un format au tragique strict. Son écriture et son intensité dramatiques n’ont rien à envier à un Racine, et sa langue est riche d’allitérations. Cette version, moins baroque, en est plus cohérente. Elle prête aussi à une lecture plus immédiate, sans distance. Pire, à une récupération ou une lecture « édifiante » pour envisager les questions éthiques du moment.

 

Préoccupé par l’intrusion de la technicité dans les rapports humains, Hadjadj évoque ainsi d’étranges maladies qui rongent de l’intérieur ceux qui s’accouplent, l’invention des « préservants », la procréation mécaniquement assistée (P.M.A.) et l’avortement. Il ridiculise cette technique ou la diabolise parfois, notamment quand Dédale propose à Pasiphaé d’éliminer son fœtus à l’aspirateur, technique « indolore, pouvant même produire un orgasme ». L’auteur ignore-t-il qu’il puise dans les argumentaires sanguinolents des militants « pro-vie » ?

 

« Si quelqu’un veut en tirer un message, libre à lui. S’il veut m’imputer une thèse quelconque, je la contresigne. Ce qui compte ici avant tout, ce à quoi je tiens le plus, c’est d’avoir diverti. » Si l’auteur se défend ainsi de vouloir porter un message, la trivialité de certaines images et la chute en forme de leçon permettent de se demander s’il ne favorise pas malgré tout une lecture plus qu’une autre de sa pièce.

 

Cette réserve faite, voici une pièce de qualité, servie par une belle mise en scène et de talentueux comédiens. Elle donnera matière à réflexion à tous ceux qui souhaitent purifier leur désir pour se rendre meilleurs, plutôt que de vouloir améliorer le monde. Mais elle laissera sur leur faim tous ceux qui, tête de sage sur corps de bête, considèrent que la dimension animale de la sexualité n’est pas si monstrueuse. 

 

Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Pasiphaé ou Comment on devient la mère du Minotaure, de Fabrice Hadjadj

Compagnie Les Apicoles • 3, Grande-Rue • 51700 Champvoisy

lesapicoles@aliceadsl.fr

Mise en scène : Véronique Ébel

Avec : Bruno Bernardin (Minos), Véronique Ébel (Pasiphaé), Hélène Lausseur (Œnone), Michel-Olivier Michel (Dédale)

Scénographie : François-Xavier de Boissoudy

Chapelle de l’Oratoire • 32, rue Joseph-Vernet • 84000 Avignon

Réservations : 06 21 33 60 95

Du 8 au 31 juillet 2009 à 20 h 30, relâche les 19 et 26 juillet 2009

Durée : 1 h 30

15 € | 10 € | 8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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