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31 juillet 2009 5 31 /07 /juillet /2009 14:53

Pipeau !


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, le Théâtre des Doms présente ce qu’il y a de meilleur dans la culture francophone de Belgique. Précédé d’une rumeur flatteuse, ce « Hamelin » de Juan Mayorga, mis en scène par Christophe Sermet, était donc très attendu. Ni une ni deux, nous voilà partis vers la cour des Doms, où, en plus, Belgique oblige, on peut déguster sous les platanes de vraies bières. Las, notre plaisir devra s’arrêter là ! Mise en scène, interprétation, tout est ampoulé dans ce cours magistral sur la bonne façon de défoncer des portes ouvertes. L’auteur espagnol a d’ailleurs sa part de responsabilité dans cette prétentieuse esbroufe. Je n’en soupçonne pas moins la mise en scène bulldozer de M. Sermet d’avoir scrupuleusement écrabouillé toutes les virtuelles (et fécondes !) ambiguïtés de la pièce. Bref, selon moi, un loupé, croulant pourtant sous les prix * : je vais encore me faire des copains.

Pablo Rivas a fauté. De toute évidence, il a abusé du mineur Franck avant que celui-ci ne devienne trop vieux pour l’intéresser. Il s’est alors « rabattu » sur son frère Benjamin qui n’a pas dix ans. Rivas est un notable. Le juge Montero le soupçonne même d’organiser des parties fines dans la villa de sa mère avec d’autres notables. Outré ou flairant le coup médiatique, Montero se passionne pour cette affaire. Au point de délaisser son épouse Julia, qui elle aussi se fait vieille, et son propre fils Charles qui, par dépit, en deviendrait presque « délinquant ». En fait, le juge est aussi tenté par la jeunesse de Rachel, la psychologue placée aux côtés de Benjamin, la petite victime. Montero ne serait donc pas si pur qu’il en a l’air. La différence, de taille, entre Rivas et Montero, c’est tout de même que la jolie Rachel est majeure.

Hamelin fait allusion au célèbre conte du « joueur de flûte » qui débarrassa cette ville de ses rats, puis se vengea de l’ingratitude des notables en entraînant derrière lui, par le même procédé, ses enfants. On se perd un peu en conjectures pour savoir à quoi correspond cette parabole dans la pièce de Mayorga. Le juge Montero est-il ce joueur de flûte, les Rivas les rats, ou bien est-ce au contraire Rivas le joueur de flûte puisqu’il attire les enfants ? On comprend en tout cas l’intérêt des décideurs pour ce thème. Au début, on se demande même si la pièce, qui date de 2005, ne nous réserve pas la même surprise que l’affaire d’Outreau (2004). Mais non, Hamelin traite bien d’une madrilène affaire Dutroux (1996), scandale belge qui a plus d’un trait commun avec ce spectacle-procès. Les notables notamment y sont fâcheusement mêlés.

« Hamelin » | © Daniel Locus

Ne souhaitant pas faire dans la dentelle, le juge et la mise en scène nous convoquent dans une salle de classe pour nous faire la leçon. On retrouve ici le fantasme brechtien : avoir une salle d’élèves bien sages à qui on peut enfin démontrer peinard ce qu’est vraiment le Bien et le Mal. Pas du tout selon les églises, le pouvoir ou la télé. Selon Brecht, ici Christophe Sermet. Dictature intellectuelle renforcée ici par la présence d’un garde-chiourme du message, que j’appellerais Didascalos et qui toutes les cinq minutes souligne, en beuglant, les choses importantes : « Silence ! » ou encore « L’enfant est allé dans un parc d’attractions ». Et de dessiner au mur, à la craie, deux oreilles de Mickey. Une comédienne au chômage, ou une copine de l’acteur, a la lâcheté de rire. Le comble de cette sereine infantilisation du public est atteint avec ce passage où Didascalos nous explique sans rire « qu’au théâtre on n’a pas besoin de scénographie… Que c’est au public d’inventer le cadre des scènes, etc. ». Le dernier espoir d’échapper à ces murs tartes d’Isorel éclairés au néon s’envole donc. Ce joueur de flûte n’ayant aucun charme, il préfère enfermer ses proies de peur qu’elles ne fuient. Nous voici rats ou enfants, à nous de voir.

Pour moi, c’est tout vu, je serai enfant : celui qui voit que l’empereur n’a pas de vêtement. Cet empereur, c’est le texte, et en effet sa nudité est absolue. Pas un instant ça ne décolle, ni n’émeut, ni ne suscite le moindre intérêt. Pas même de l’effarement, de la révolte, du dégoût, que sais-je ! Serge Demoulin vient d’obtenir le prix du Meilleur Comédien pour sa prestation dans le juge Montero et réellement il le mérite, tant son texte est univoque. Ni doute ni contradiction, son personnage incarne la tranquille certitude du juge au sens presque sacré du mot. Il est relayé par Rachel, la psychologue qui enfile ses clichés comme des perles et à qui Vanessa Compagnucci prête sa frêle silhouette. « Moi, je me fie au témoignage des parents, énonce-t-elle. Je regarde les parents et je comprends tout ». Son assurance fait froid dans le dos. C’est voulu, Mayorga se moque d’elle. Ah bon, il faut le deviner !

Vous connaissez les enfants : rien que par esprit de contradiction, nous voilà presque prêts à prendre la défense de « l’infâme Rivas ». Il est, lui aussi, excellemment joué par Fabrice Rodriguez, qui prononce une des rares phrases suscitant une réflexion : « Et la ville qui n’attend que ça !, persifle-t-il. Un monstre et un sauveur ! ». Puis, avant que Didascalos ne hurle à nouveau « Silence ! », Rivas ajoute : « La vérité, c’est que j’aime cet enfant ». Sophie Jaskulski, elle, a bien du mérite à faire exister sa Julia femme de magistrat qui « sent » que quelque chose ne va pas. Elle doit en effet dire sept phrases en tout. Gaëtan Lejeune est un peu mieux loti, mais, comme il fait à la fois le père coupable et le fils victime, on a du mal à comprendre. Ne parlons plus d’être ému.

Pour rester dans les métaphores faites à partir de mammifères, cette montagne de précautions stalino-didactiques accouche d’une souris : on se fiche éperdument de toute cette histoire. 

Olivier Pansieri


* La pièce vient d’être nominée en Belgique au prix de la Critique 2009 dans les catégories Meilleur Spectacle et Meilleur Comédien pour Serge Demoulin. Elle a reçu en Espagne le Prix national du théâtre en 2006, le prix Quijote de l’Association des écrivains en 2005 et le prix Telon-Chivas en 2006.


Hamelin, de Juan Mayorga

Le Rideau de Bruxelles

www.rideaudebruxelles.be

Mise en scène : Christophe Sermet

Avec : Vanessa Compagnucci, Serge Demoulin, Francesco Italiano, Sophie Jaskulski, Thierry Lefèvre, Gaëtan Lejeune, Fabrice Rodriguez

Texte français : Yves Lebeau

Assistant à la mise en scène : Jérôme Nayer

Scénographie, costumes et lumières : Saskia Louwaard, Katrijn Baeten

Production Le Rideau de Bruxelles

Avec le soutien du Fonds d’acteurs de la C.O.C.O.F., du Centre des arts scéniques, de la Communauté française, de la région de Bruxelles-capitale, de Walonnie-Bruxelles international, des tournées Art et Vie

Théâtre des Doms • 1 bis, rue des Escaliers-Sainte-Anne • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 07 99

www.lesdoms.eu

Du mercredi 8 juillet au mardi 28 juillet 2009 à 20 heures, relâche le lundi 20 juillet 2009

Durée : 1 h 35

14 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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