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31 juillet 2009 5 31 /07 /juillet /2009 00:29

Stabat frater

 

Éric Checco propose cette année à Avignon deux spectacles qui confirment la place du hip-hop dans la danse contemporaine. « Twins » et « Boomerang », bien que fort différents, portent tous deux sur la scène un art qui ne saurait être cantonné à la rue.

 

Éric aime les jumeaux, présents à Avignon à l’affiche de ses deux spectacles. Derrière l’anecdote, ce sont de bien talentueux danseurs de hip-hop qu’il rassemble au sein de sa compagnie le Théâtre du Voile-Déchiré, résidant à Sarcelles. Depuis 1998, il est le premier à avoir fait entrer cette danse urbaine dans le Off d’Avignon, pour faire passer cette culture du macadam aux planches : en 2009, plusieurs spectacles mettent à l’affiche des danseurs qu’il a lui-même formés. Après le succès de Pas de quartier (2007), Checco a voulu tenter une expérience avec de jeunes amateurs venus au Off 2008 présenter Othello. Il reprend cette année Twins et crée Boomerang, une parabole hip-hop philosophico-spirituelle.

 

Éric Checco allie exigence professionnelle, souci de transmettre un savoir et engagement politique : pour lui, il n’est pas question d’accepter que le hip-hop soit ghettoïsé, cantonné à une sous-culture de jeunes « des quartiers » qu’on filme dans la rue, entre deux bandes et devant un mur tagué. Pour que leur travail soit définitivement associé à la scène, il ne transige pas : « Je leur interdis de donner des spectacles dans la rue pendant le Festival, parce que les jeunes de banlieue, on a toujours envie de les remettre à la rue. Et la place des artistes est dans les théâtres ».

 

Twins, comme son nom le laisse pressentir aux anglophones, est l’histoire de jumeaux casse-cou attendrissants : les Antillais Larry et Laurent. Peu d’affiches et de tracts dans les rues avignonnaises, et pourtant la salle est comble. Le public est très jeune, casquettes vissées sur un bandana pour certains, et semble constitué d’habitués. La salle est survoltée, transpire de phéromones, frappe des pieds et des mains. Jamais spectacle vivant n’aura aussi bien porté son nom !

 

Les deux talentueux danseurs, dirigés par le chorégraphe Abibou Kebe, nous baladent de la vie utérine aux prémices de l’âge adulte : premiers pas, première peluche, premières disputes, première cuite et première pépée convoitée. Leur mère est présente, trop présente à leur goût, en voix off.

 

© Bernard-Michel Palazon

 

Malgré certaines longueurs dans les introductions des scènes, et un jeu qui a besoin de mieux s’installer, Larry et Laurent époustouflent par leurs contorsions, leurs gestes désarticulés et syncopés et de nombreux petits tics. Le hip-hop est une danse urbaine chargée d’électricité et d’énergie : il assume une certaine violence, mais les combats qu’il met en espace, parfois en ralenti, sont hissés au rang de véritable œuvre d’art.

 

Deux instants sont particulièrement magiques. Le premier est la vie intra-utérine des deux frères, engoncés dans leur poche des eaux, qu’ils déforment et modèlent. Toutes les chorégraphies puisent là leur double mouvement de confusion et de séparation : la gémellité des frères est traitée dans des chorégraphies synchronisées ou au contraire soulignant la personnalité propre à chacun, leurs conflits, leur complicité face à l’extérieur ou l’ascendant que l’un développe sur l’autre.

 

Le second instant marquant est la mort d’un des deux frères sur une chaise électrique, revêtu de l’orange des détenus de Guantanamo : son frère, venu le visiter au parloir, se trouve déchiré de la moitié de lui-même alors que leur mère perd un fils. Checco accompagne cela fort à propos du Stabat mater de Pergolèse : la mère se tient debout dans le deuil de son fils. Larry et Laurent dansant du hip-hop sur ce joyau du xviiie siècle bousculent les codes esthétiques, et de manière sublime !

 

La fin de la représentation vire à la folie quand les trois ou quatre premiers rangs se retrouvent sur scène pour une véritable « master class », durant laquelle Abibou Kebe, Larry et Laurent initient eux-mêmes leur public au hip-hop.

 

© Bernard-Michel Palazon

 

Boomerang illustre un autre versant du travail de Checco, moins narratif et plus suggestif. Il ne s’agit plus de suivre la vie de deux frères, mais, en raccourci, l’histoire de notre planète. Avec sept danseurs, le chorégraphe P-Fly évoque les rapports de l’humain à son environnement. Il mêle à la voltige et aux diverses danses qui constituent le hip-hop une danse populaire venue de Jamaïque, le bruk-up.

 

Boomerang part d’un signifiant parallèle entre la vie humaine ancestrale – faite de combats pour la nourriture, de découverte du plaisir et de domination masculine – et celle des traders pris dans la jungle libérale. Puis, de dénonciation de la suprématie occidentale en cri d’alarme face à la pollution, à l’accumulation des déchets et au péril nucléaire, le spectacle invite à revisiter les valeurs de notre société « civilisée », jugée primitive et barbare.

 

Dans ce cycle, reprenant le découpage calendaire de la Genèse, seul manque le jour du repos, le sabbat. Il se conclut par le chemin épuisant d’un homme croulant sous le poids de sa charge : Eloï lamma sabacthani ? (« Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ») S’extrayant à grand mal de la gangue humaine, l’homme se dresse sur un gibet les bras grands ouverts, mi-oiseau, mi-Christ planant dans le ciel comme dans un tableau de Dali.

 

Des deux spectacles, que je vous conseille de voir dans cet ordre, le second signe une maturité, conjuguant avec bonheur danse, théâtre et poésie. Nous sommes définitivement en présence d’un art promis à un bel avenir. 

 

Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Twins, d’Éric Checco

Compagnie du Voile-Déchiré • centre Valéry-Watteau • route des Refuzniks • 95200 Sarcelles

01 39 92 27 61

www.voiledechire.com

Mise en scène : Éric Checco

Chorégraphie : Abibou Kebe

Avec : Larry Bourgeois, Laurent Bourgeois

Voix : Souria Adele

Lumières : Thierry Manciet

Sound design : Philémon

Régie : Guillaume Baronce

Collège de La Salle • 1, place Pasteur • 84000 Avignon

Réservations : 04 32 70 01 92

Du 8 au 31 juillet 2009 à 20 h 15, relâche les 15, 22 et 29 juillet 2009

Durée : 1 heure

16 € | 11 €

Boomerang, d’Éric Checco

Mise en scène : Éric Checco

Chorégraphie : P-Fly

Collaboration artistique : Youssef Tajani, Élisabeth San Juan

Avec : Coralie Carrassan (Trixxie), P-Fly, Cintia Golitin, Alfreda Nabo, Michaela Pospisilova (Mickeyna), Mehdi Saouri, Karim Saouri, Youssef Tajani

Sound design : Stéphane Anglio, Philémon

Costumes : Claude-Marie Checco

Régie : Guillaume Baronce, Yanick Lefebvre

Chapelle du Verbe-Incarné • 21 G, rue des Lices • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 07 49

Du 8 au 31 juillet 2009 à 22 h 20, relâches les 15, 22 et 29 juillet 2009

Durée : 1 h 10

15 € | 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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