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29 juillet 2009 3 29 /07 /juillet /2009 18:39

Un « spectacle citoyen »

pris à son propre piège


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


« Paroles d’étoiles » est un spectacle plein, trop plein, de bonnes intentions. Le sujet en est le sort des enfants juifs cachés pendant la Deuxième Guerre mondiale. Ce thème est des plus délicats à traiter, bien sûr, mais cette mise en scène n’évite pas les poncifs et ne parvient pas à nous émouvoir.

Le piège, dans ce genre de spectacle, est que, vu le contexte particulièrement douloureux auquel la pièce fait référence, l’esprit critique du spectateur soit muselé par une révérence tacite, l’auteur et le metteur en scène étant du même coup inattaquables, car représentant la voix de la conscience.

Le piège se referme pour de bon quand le spectateur est pris à témoin, puis à parti, et enfin en otage, d’un sentiment de culpabilité de bon ton dans ce genre d’évocation d’un passé difficile. C’est ce que je redoutais un peu en allant voir ce spectacle. Mais je me demandais avec curiosité quel pourrait être le traitement théâtral de ce thème.

Il ne s’agit en fait pas d’une pièce en bonne et due forme : les textes sont une compilation d’extraits de documents authentiques tels que des lettres ou des journaux intimes écrits par les enfants. Pourquoi pas ? Mais, alors que l’utilisation de ces documents « bruts » devrait apporter un supplément d’authenticité ou d’émotion, ce patchwork un peu décousu donne souvent à entendre des clichés qu’on a l’impression d’avoir déjà entendus ailleurs. Ainsi, « avant la guerre, Paris était la capitale de la joie de vivre ». À la Libération, paradent « des résistants de la dernière heure, collabos de la première ».

Mais le plus agaçant réside dans cette impression pesante d’être pris à témoin par ces enfants qui s’expriment ô combien gravement pour leur âge. D’emblée, on nous assène un définitif « la lune se taisait, comme vous vous taisiez ». On n’est pas venu pour se faire engueuler, bon sang ! La compagnie se propose de monter des « spectacles citoyens ». Certes, il y a cependant des moyens beaucoup plus subtils et par là même beaucoup plus efficaces de susciter chez le spectateur une prise de conscience et une réflexion sur l’histoire, comme dans l’excellent Dis-leur que la vérité est belle de Jacques Hadjaje. Autre exemple : vers la fin de la pièce, une jeune fille vient se placer face au public et livre un terrible « j’ai été violée ». Son récit est doublé, derrière elle, par une sorte de pantomime entre deux comédiens et une troisième de l’autre côté du plateau. Outre que cette illustration du récit de la jeune fille par des comédiens n’apporte pas grand-chose, cet épisode est malheureusement emblématique du ton démonstratif de la pièce.

Certains aspects auraient ainsi mérité d’être creusés, comme le moment où le fils retrouve son père revenu des camps, ce dernier si changé que le fils ne ressent que dégoût pour lui, qui n’est que l’ombre du père qu’il avait connu et aimé. Et puis, quand on pense aux enfants « cachés » pendant la guerre, on pense tout de suite aux « Justes » qui avaient accueilli nombre d’entre eux, souvent au péril de leur propre vie. Là, presque rien ! Rien de la vie quotidienne de ces enfants, hormis quelques phrases sur l’arrivée dans la nouvelle école et le constat fait par certains que, finalement, ces enfants juifs étaient des enfants comme les autres. Enfin, la pièce aborde – là aussi on reste un peu sur sa faim ! – le problème du devenir psychologique des enfants survivants. À ce titre, ils n’ont pas le droit de se plaindre ni même de ressentir les états d’âme de tout enfant ou adolescent de leur âge et en sont souvent réduits à intérioriser, voire brider, leurs interrogations ou leur souffrance. La mise en scène s’attarde par contre longuement, vers la fin du spectacle, sur des considérations tire-larmes au sujet du manque et du souvenir d’une mère qu’ils ne retrouveront parfois jamais…

Quant à l’interprétation, c’est comme si les jeunes comédiens eux-mêmes étaient pris au piège de cette sorte de grandiloquence déguisée sous le récit du quotidien. Il est vraiment pénible de voir de jeunes adultes (les comédiens ont entre 18 ans et 22 ans) dire des textes d’enfants avec un ton faussement enfantin, car déjà tout pénétré d’une importance tragique de comédiens chevronnés. À ce jeu-là, les garçons s’en sortent généralement mieux que les filles et paraissent plus naturels. 

Céline Doukhan


Paroles d’étoiles, de Jean-Pierre Guenot

Compagnie La Tête dans les nuages • 610, rue Georges-Claude • pôle d’activités d’Aix-en-Provence • 13852 Aix-en-Provence cedex 3

06 87 24 24 20 | 06 26 32 76 42

cie.latetedanslesnuages@gmail.com

Mise en scène : Magali Zucco

Avec : Laure Arciszewski, Amandine Arrighi, Romain Boccheciampe, Camille Condemi, Iris Julienne, Pierre Le Scanff, Camille Lemonnier, Lucas Meister, Amandine Molla-Barre, Florine Montagnier, Marguerite Pinatel, Laure Ughetto, Corentin Morice

Piano : Clément Tardivet

Violon : Corentin Morice

Costumes : Mariet-Cécile Darboux

Chorégraphie : Virginie Seguin

Direction vocale : Camille Morgane

Création lumière : Salvatore Casillo

Pulsion Théâtre • 56, rue du Rempart-Saint-Lazare • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 85 37 48

Du 8 au 31 juillet 2009 à 13 h 45

Durée : 1 heure

15 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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