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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Duo de choc
« Délire à deux » n’est pas la pièce la plus connue d’Ionesco. Elle est cependant montée par plusieurs compagnies dans la cadre du Off cette année. Je suis allée voir la mise en scène de Christophe Lidon, au Théâtre du Chien-qui-Fume. Je me suis régalée.
Ça a l’air calme. Lit en fer forgé, draps blancs, coiffeuse et chaise assortie. Atmosphère feutrée et douce. Une belle chambre, en somme. Mais attention, ne vous y trompez pas, nous venons de faire intrusion dans une pièce sous haute tension. Non pas que la guerre qui sévit dehors depuis des mois trouble outre mesure nos deux protagonistes. Certes les bombes explosent et les soldats frappent aux portes, mais cela ne semble pas si traumatisant. Ce qui les fait sortir de leurs gonds, ce ne sont pas les ravages du dehors, mais bien l’électricité du dedans. Celle que leurs deux tempéraments dégagent, à force d’être confinés ensemble, dans la même pièce. Ils se consument, se résignent à l’asphyxie. Voilà comment le célèbre précepte « Aimez-vous les uns les autres » donne « mangez-vous les uns les autres, après tout on mange ce qu’on aime ». Ces deux-là se dévorent symboliquement, se pompent l’air littéralement. Et ça fait dix-sept ans que ça dure. Quand, soudain, leur dispute perpétuelle est interrompue par « une déclaration de paix »…
© Christophe Lidon
Ce spectacle est un vrai régal. D’abord, évidemment, grâce au savoureux texte d’Ionesco, qui, sous des airs de comique absurde, propose, comme à son habitude, une réflexion philosophique à la fois douce et amère. On nous rappelle ainsi que si « on est mal, le mal c’est mieux que le pire », et que « les évènements vont vite quand il n’y en a plus, ça sert à passer la vie ». Mais, outre les mots d’Ionesco, qui sautillent et fusent dans cette mise en scène aussi juste que dynamique, l’interprétation des deux maestros sur le plateau devant nous est exceptionnelle et participe pour beaucoup à faire de ce spectacle une très belle réussite. Jouant avec délice sur la mauvaise foi de leur personnage respectif, Danièle Lebrun et Bernard Malaka jubilent. Ils s’échangent leurs répliques avec brio, non sans un discret sourire en coin parfois. Ils irradient le plateau, tous deux aussi rayonnants que talentueux et drôles.
Quant à la mise en scène et la scénographie, elles sont aussi ingénieuses que subtiles. L’espace scénique est démultiplié, un écran blanc tendu derrière le lit réfléchit des images à la portée suggestive intéressante et accessible. Une petite cage à oiseaux, renfermant un couple de spécimens très particuliers dont je tairai l’espèce, tient lieu à la fois de fenêtre et de miroir. Bref, la conception de l’espace sert très bien le texte. Ce spectacle est le fruit d’un travail de professionnels, qui laisse s’exprimer le talent de deux grands comédiens tout en rendant au texte original sa délicieuse ambivalence. C’est tellement bon qu’on en veut encore et qu’on trouve que ça ne dure pas assez longtemps. ¶
Maud Sérusclat
Les Trois Coups
Délire à deux, d’Eugène Ionesco
Mise en scène : Christophe Lidon, assisté de Sophie Gubri
Avec : Danièle Lebrun et Bernard Malaka
Décor : Catherine Bluwal
Costumes : Claire Belloc
Lumières : Marie-Hélène Pinon
Son : Michel Winogradoff
Théâtre du Chien-qui-Fume • 75, rue des Teinturiers • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 85 25 87
Du 8 au 31 juillet 2009 à 19 h 15
Durée : 1 heure
17 € | 12 €
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