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27 juillet 2009 1 27 /07 /juillet /2009 17:30

Un électrochoc

 

Tout a commencé par le désir. Celui d’Heidi Brouzeng, la comédienne, et d’Alina Reyes, l’auteur. Deux voix, deux furieuses envies de dire. L’urgence, le monde. D’un trait, d’un jet. Mais avec lucidité. Avec violence, donc. Violence ? Quelle violence et comment la montrer ? Comment la dire ?

 

Alina Reyes formule à peu près ceci : le fascisme n’est pas qu’une pensée. C’est un corps. C’est concret. Tellement concret que Poupée anale nationale parle d’emblée de la façon dont Poupée vit son corps, son intérieur, son hygiène. Poupée, le personnage, donc, retrace un bout de sa vie. C’est la femme du chef, l’observatrice cachée, la jalouse du pouvoir. Dès le départ, Poupée raconte, c’est elle la narratrice. Elle expose au yeux de tous, presque avec légèreté, la terrible et redoutable confusion qui est la sienne, à savoir que son hygiène et la manière avec laquelle elle voit le monde sont de même nature : « Quand j’ai des cafards dans ma cuisine, j’extermine, poinbarre [sic] ! La Nation [sic], je la veux propre comme ma cuisine ».

 

Ne vous méprenez pas, point de clichés. Sous ses airs grossiers, la Poupée en dit long sur nos airs de ne pas y toucher… Poursuivons. La poupée est anale. Oui, anale ! Mais, attention, nous ne disserterons pas ici sur des pratiques sexuelles, qui même si elles sont en vogue (tiens, comme c’est bizarre, je dis bien bizarre pour en vogue et ne juge pas la pratique) ne sont pas notre sujet. Anale, dans l’attitude, pour reprendre les propos de Lionel Parlier, le metteur en scène. « L’attitude arrière, celle qui fait que ça remonte. Pas celle qui avance, qui fait que ça se perd, qui rencontre l’autre, non, quelque chose qui se rétracte, qui se serre autour du trou du cul et qui écrase l’autre. Y compris le fœtus. » Surtout le fœtus, comme étant, entre autres, cette horrible chose qui peut sortir de moi. Impossible, se dit Poupée ! Rien de monstrueux chez moi ! Rien de monstrueux ? Alina Reyes va au bout de cette pensée. Et ça va où ? À l’horreur, ça mène. Et il y a danger…

 

« Poupée anale nationale » | © AHD

 

Après une première partie où Poupée expose ses théories hygiénistes et ce qui les motive, elle passe à l’acte, au sens propre comme au sens figuré. Poupée agit. Poupée est agie. Et c’est l’horreur qui l’emporte. La haine, l’angoisse accumulée se retourne contre elle, éclabousse les autres puis la bat de plein fouet. Poupée avorte, Poupée tue, Poupée prend le pouvoir : c’est un carnage !

 

Pour servir cette narration, Lionel Parlier, Heidi Brouzeng et Denis Jarosinsky, acteur et musicien, sont parvenus à trouver une forme simple, efficace et courageuse. Traitée comme un récit-cabaret-rock, Poupée anale nationale est un électrochoc. Sanguinolent, jouissif, pathétique, drôle, écœurant, sulfureux même, Poupée anale nationale dérange, inquiète, déconcerte, alerte.

 

Et c’est avec une grande intelligence et une grande clairvoyance que le spectacle s’est fabriqué. Heidi Brouzeng et Denis Jarosinsky ont commencé à travailler seuls. Puis, face à la dureté du propos et à sa périlleuse transposition, ils ont eu besoin d’un metteur en scène afin de trouver l’endroit le plus juste, celui d’où ça parle.

 

« Poupée anale nationale » | © Daniel Eugé

 

Heidi Brouzeng est Poupée. Denis Jarosinsky, lui, en plus de réaliser le son du spectacle, est la figure masculine. Tour à tour Primus, garde du corps, Pipo… il est un premier filtre sur le chemin du spectacle. Plus il rit, plus il nous permet de nous metre à distance et de comprendre, de recevoir ce qui se passe. Nous ne sommes pas en dehors. Mais assez pour réagir. Plus Pipo est léger, plus forte est la narration. « Nous avons dû nous-mêmes être conscients de la distance juste. Pour qu’elle existe chez le spectateur qui assiste à un véritable cauchemar. Parce que c’est un cauchemar ! », raconte le metteur en scène. Poupée, quant à elle, n’est pas un cliché. Poupée est un clown : « Il fallait que ce soit du cabaret, qu’il y ait une outrance quelque part tout en essayant de rester subtil pour que la comédienne puisse entrer dans l’œuvre légèrement, autant que faire se peut ! Que la poupée reste légère. Ni trop geisha ni trop sophistiquée. Trouver le juste milieu qui lui permette d’être libre dans l’horreur et de se réjouir de dire des choses affreuses ! Voilà une clé. Si la Poupée souffre de ce qu’elle raconte, c’est foutu. Le spectacle se raidit, le propos se rétrécit, on prend tout au premier degré. Et on tombe dans l’inverse, dans l’apologie de la barbarie. C’est sur le fil. Il a fallu et il faut toujours faire attention. Ça arrive encore qu’on dérape. C’est mystérieux ! », explique-t-il encore.

 

Démarche juste et opération réussie. À aucun moment, nous ne doutons du propos, de qui le tient, de qui nous sommes. À aucun moment, nous nous laissons convaincre par un premier niveau de signification. Nous sommes effrayés à la vue de cette drôle de farce, qui, loin de nous tétaniser, nous réveille et, ô comme c’est vulgaire !, nous fait réfléchir. Véritable moment de théâtre, véritables effets de théâtre : « Que notre colère puisse passer par un traitement du corps. Il fallait qu’on voit sur la Poupée des tas de choses. Faux sang, terre, chocolat, trucs de théâtre sans cesse affirmés comme tels. Mais essentiels. Il fallait qu’on en voit les traces. Sans que ce soit un happening, avec de la vraie merde, etc. ».

 

Lionel Parlier insiste sur cette pensée-corps, si chère à Artaud, qu’il a mis en scène d’ailleurs. Rappelez-vous Toto le Mômo, avec David Ayala, mis en scène avec Jacques Bioulès : Lionel Parlier n’en est pas à ses premières réflexions. Il tente de ne pas aborder le problème d’une façon idéologique, mais d’une façon physique, concrète et intime. Le propos, alors, ne peut pas ne pas résonner en chacun de nous. Difficile de se défiler, de dire que ça n’arrive qu’aux autres, que nous sommes à l’abri. Nous le portons en nous, le monstre. Et la bête peut se réveiller. En tout cas, Poupée anale nationale est une focale sur le nombril. D’ailleurs, il n’y a que ça qui l’intéresse, Poupée : son nombril ! Et ceux que ça n’intéresse pas sont des menteurs. 

 

Astrid Cathala

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Poupée anale nationale, d’Alina Reyes (pour adultes !)

Conception : Heidi Brouzeng

Mise en scène : Lionel Parlier

Interprétation : Heidi Brouzeng et Denis Jarosinsky

Musique : Denis Jarosinsky

Costumes : Cathy Roulle

Lumière : Vincent Urbani

Son : François Cacic

Marionnette : Delphine Bardot

Régie son : François Cacic

Régie lumière : Jeff Metten, Vincent Urbani

Visuel, graphisme : AHD

Le Ring • 13, rue Louis-Pasteur • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 27 02 03

Du 8 au 31 juillet 2009 à 20 heures, relâche le 20 juillet 2009

Durée : 1 h 10

12 € | 7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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