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26 juillet 2009 7 26 /07 /juillet /2009 21:43

Surréaliste et violent


Par Lorène de Bonnay

Les Trois Coups.com


Pippo Delbono revient à Avignon avec sa dernière création, « la Menzogna ». Une pièce déroutante, critique et poétique, dont la première a suscité de vives polémiques à Rome.

Un fait d’actualité scandaleux est à l’origine du spectacle : en 2007, à Turin, sept ouvriers brûlent dans l’incendie qui ravage l’usine Thyssen-Krupp. Les dirigeants de cette usine trop vétuste veulent faire croire que les employés n’ont pas veillé au renouvellement des normes de sécurité et tentent d’acheter leur silence. Pippo Delbono, inspiré par la tragédie que vivent les victimes d’accidents au travail, invente alors sa propre usine de théâtre. Un lieu de morts, d’amour et de vices, plongé dans la nuit et peuplé de marginaux : prostituées, homosexuels, ouvriers qui aboient et autres « fous » qui miaulent. Le metteur en scène y enferme ses visions d’un monde en folie. Il projette ainsi la vidéo d’un missionnaire catholique dénonçant la financiarisation de l’économie, ou encore des publicités vantant l’avenir idyllique de l’usine. Surtout, il donne à voir le monde de la nuit et de la rue à travers des saynètes stéréotypées : un couple qui danse le tango, une espèce d’eunuque à poil qui fait la chatte, une prostituée poussée au strip-tease par un fasciste – incarné par Delbono lui-même.

Tour à tour maître du jeu, conteur derrière une table de régie placée dans le public, ou acteur, l’artiste italien construit un univers surréaliste et violent. Teinté de références à Kafka, Fellini, la commedia dell’arte ou Shakespeare, son espace dramatique transfigure tous les mensonges de la société : l’exploitation des riches par les pauvres, le prêt-à-penser imposé par la télévision ou l’Église catholique, les tabous concernant l’homosexualité, le sida ou les fous. « Je veux battre les vieux, les Arabes, les mendiants, les carreaux sur les murs, les wagons, les inspecteurs, les agents de police… cette dégueulasse odeur, le bruit… les putes et les cimetières », éructe Delbono (qui cite là un texte de Koltès). Et, parce que le mensonge touche aussi l’intime, des éléments autobiographiques viennent s’ajouter aux critiques politiques.

« la Menzogna » | © Jean-Louis Fernandez

Delbono invente ainsi un nouveau spectacle de la révolte, en pervertissant les codes du théâtre. Après l’ouverture silencieuse et lente de la Menzogna, la mise en scène de la violence s’installe durablement. Le tissu sonore, qui mêle tango, opéra, Stravinsky, Wagner et Juliette Greco, se charge d’ailleurs de maintenir tension dramatique et émotion tout au long de la pièce. Le texte se trouve délaissé au profit de la scénographie et de subtiles chorégraphies. En effet, le metteur en scène, formé en danse et en théâtre oriental, s’intéresse davantage à la rencontre des corps. Ceux des comédiens et ceux des spectateurs sont d’ailleurs placés au même niveau (voilà pourquoi Delbono occupe aussi bien la scène que les gradins, et photographie l’ensemble du spectacle en train de se faire). Un travail fabuleux sur la voix, le geste, le rythme et l’espace de jeu est accompli, même si les comédiens, déroutants (et excellents), donnent parfois l’impression (fausse) d’improviser.

La Menzogna forme donc un ensemble d’images hétérogènes, à la fois contestataires et poétiques. Danse des fous, bûcher des ouvriers, amour interdit dans une société de spectacle ultra-capitaliste, aveu personnel d’homosexualité… sont autant de branches qui semblent greffées arbitrairement sur un tronc, qui serait celui du mensonge généralisé. Celui de la politique, de la société, du théâtre, et de l’être.

Le spectateur, confronté à ces diverses figures du mensonge, risque donc de se sentir à la fois perdu et violenté. Heureusement que les masques tombent à la fin. Armé d’un courage infini, Delbono s’avance alors vers le public, se déshabille, et demande pardon pour son propre mensonge : il avoue sa fascination pour son père (à qui il dédie d’ailleurs la pièce). Cette spectaculaire mise à nu de l’intime suscite une violente émotion. Et illumine d’un coup l’ensemble du spectacle. De la confrontation naît la violence, mais aussi le lien : telle est la puissance du théâtre de Pippo Delbono. 

Lorène de Bonnay


La Menzogna

Compagnie Pippo Delbono

compagniadelbono@emilaromagnateatro.com

www.pippodelbono.it

Création et mise en scène : Pippo Delbono

Avec : Dolly Albertin, Gianluca Ballarè, Raffaella Banchelli, Bobo, Antonella De Sarno, Pippo Delbono, Lucia Della Ferrera, Ilaria Distante, Claudio Gasparotto, Gustavo Giacosa, Simone Goggiano, Mario Intruglio, Nelson Lariccia, Julia Morawietz, Gianni Parenti, Mr Puma, Pepe Robledo, Grazia Spinella

Décors : Claude Santerre

Costumes : Antonella Cannarozzi

Lumières : Robert John Resteghini

Son : Angelo Colonna

Cour du lycée Saint-Joseph • 84000 Avignon

Du 18 au 27 juillet à 22 heures

Durée : 1 h 30

20 € | 14 € | 8 €

Tournée 2009-2010 :

– 14 au 16 octobre 2009, Teatro Modena (Italie)

– 18 au 31 octobre 2009, Piccolo Teatro (Italie)

– 14, 15 et 16 janvier 2010, Théâtre national de Marseille-La Criée et Le Merlan à Marseille

– Du 20 janvier au 6 février 2009, Théâtre du Rond-Point à Paris

– 9 et 10 février 2009, Scène nationale de Bayonne

– 13 février 2009, Théâtre Sortie-Ouest à Béziers

– 2 au 14 mars 2009, Teatro Catania en Sicile (Italie)

– 31 mars, 1er et 2 avril 2009, Théâtre de la Place à Liège (Belgique)

– 7 et 8 avril 2009, C.D.N. de Normandie à Caen

– 14 au 17 avril 2009, Teatro Arena de Sole de Bologna (Italie)

– 7 au 7 mai 2009, Théâtre national de Toulouse

– 12 et 13 mai 2009, Centre cultural de Belem de Lisboa (Portugal)

– 26 au 29 mai 2009, T.N.B. à Rennes

– 10 au 12 juin 2009, Le Maillon à Strasbourg

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

laurent nio 27/01/2010 22:33


Bonjour, j'ai vu ce spectacle il y a quasiment une semaine, et je ne fais qu'en parler autour de moi. C'est assez mystérieux encore, mais j'ai été véritablement secoué par ce spectacle, j'ai été
"ravi" au sens d'"enlevé", j'ai senti une sorte de déflagration esthétique ou sensitive ou émotionnelle. J'ai essayé de traduire ça dans ce compte-rendu (sans doute trop long, je m'en excuse par la
passion que j'y mets):
" Point de départ déclaré de ce travail : ce que la société – les médias, les politiques, les religieux, etc., la Cité- a fait du décès accidentel de
sept ouvriers d’une usine lors d’un incendie, pour lequel les dispositifs de sécurité se sont avérés inopérants.
Pippo Delbono veut, je crois, formuler par des plans dont la succession même est significative, les sentiments et les réflexions que lui ont inspirés ce drame et sa « digestion » par la
Cité.

Restitution de ce travail : la scène, ouverte dès l’entrée du public, montre un dispositif de passerelles, d’échelles en acier, de placards-vestiaires en métal typiques des usines… Au bout de
quelques minutes, P. Delbono arrive du parterre, et s'assoit parmi nous, sans distinction, comme un spectateur. Puis il nous parle (voix amplifiée par un micro) de la vie, de l’Italie, de la
France.
Simple prise de contact, simple « sympathie ». Puis tout s’éteint.

Sa voix, en italien (surtitrage en français) évoque le drame originel.
Un néon blafard s’allume au-dessus d’une porte, en fond de scène. Et commencent à entrer, l’un après l’autre, parfois deux par deux, les acteurs : ils s’habillent, se déshabillent, enfilant
leurs tenues d’ouvrier, mais sans se regarder, sans se parler, sans se voir, intimités solitaires. Et ils évoluent dans une sorte de ralentissement des mouvements, avec parfois des regards posés
sur nous, le public – qui regarde qui ? Sans cesse, Pippo Delbono souligne cette équivoque…

Puis entre en scène la mort, que Delbono installe gravement et poétiquement : un ouvrier ôte sa tenue d’ouvrier, et vêt une chemise blanche, immaculée ; il regarde sa blancheur, nous
regarde, suspension… Et continue de s’habiller. Il prend un bouquet de fleur qui était dans son placard, le porte contre sa poitrine, traverse la scène. Et il s’allonge doucement dans ce qui était
là devant nous, sans qu’on le reconnaisse : son cercueil.
Puis vient la juxtaposition de deux vidéos, dont on pourrait estimer qu’elle est caricaturale (un propos sans équivoque sur la financiarisation de l’économie, opposé à une communication
institutionnelle de l’entreprise où a eu lieu l’incendie) : mais ce contraste n’est là que pour installer ce qui va suivre, peut-être…
La nature animale, bestiale, pulsionnelle du genre humain est d’abord exposée, comme on ouvre un corps pour comprendre le jeu des viscères.
C’est quelque chose de réellement brutal, et à tout instant Pippo Delbono –qui cette fois est parmi la troupe, tout en noir, lunettes noires, semblant orchestrer le tout- se tourne vers nous, une
lampe torche  à la main, comme pour nous dire : « Et vous, vous en êtes où avec ça ? ». Par vagues sonores et visuelles, ensuite, on nous amène à la limite du
supportable, provoquant enfin ce qui est l’essence du théâtre : une catharsis, le défoulement libératoire de ce qui ne pouvait s’articuler, comme un traumatisme. Là, Pippo Delbono s’asseoit et
pleure, secoué de sanglots –comme nous, sans doute, éreintés par tant de brutalités.

Et vient alors ce qui est peut-être un des plus beaux moments, je crois, de ce spectacle : sous la forme d’un être blanc, lunaire, archétype de l’innocence, de la candeur, de la non-force,
l’antidote à tout ce qui vient d’être montré, le contre-poison à la bestialité, la cruauté, les rapports dominant/dominé. Un moment que Pippo Delbono intitule « pause » - « mais ne
partez pas ! » précise-t-il, tout sourire, tout douceur. Ce moment est, après tout ce déferlement, d’une douceur incroyable, d’une tendresse merveilleuse.

D’autres images très belles –l’agonie des ouvriers, l’hommage aux disparus, comme une pietà ; un chant d’amour au théâtre, etc.- suivent ce tableau.

Et enfin Pippo Delbono, qui se donne (ce que j’ai ressenti comme) en rituel de purification, comme en sacrifice, à l’instar du Christ « prenez, ceci est mon corps » : il s’offre tel
l’enfant qu’il était, « nu caché aux autres par ma mère, qui voulait me garder pour elle seule », « un mensonge » dit la voix enregistrée de Delbono.
Et il demande, en notre nom à tous peut-être : « pardon ! ». Et l’être le plus fragile de sa troupe, Bobo –le double de Pippo, dit-on- vient, léger, le recueillir, et lui offrir
ce qui semble être une rédemption, là au-devant de nous.

Et enfin toute la troupe se joint à eux, pour saluer.

Bravo ! Quel cœur, quel courage ! Quelle beauté, quelle force, quelle générosité dans cette troupe ! Quelle œuvre d'art étonnante !
Allez-y en ayant en tête que le propos est généreux, ô combien !"






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