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24 juillet 2009 5 24 /07 /juillet /2009 12:05

Une sublime horreur


Par Fatima Miloudi

Les Trois Coups.com


Connu surtout du public pour son écriture romanesque, avec « la Mort du roi Tsongor » et « le Soleil des Scorta », Laurent Gaudé a pourtant commencé par écrire pour le théâtre. Sa patte a l’épaisseur et la trempe de l’écriture koltésienne. Elle est capable de dire, dans un même temps, la beauté et l’horreur, de faire frémir, tel un récit épique, par la simple évocation des mots. Avec « Onysos le furieux », le comédien Giovanni Vitello s’est attelé à un beau texte. Il fallait non pas le défendre mais l’habiter. À la chapelle Sainte-Claire du Théâtre des Halles, il a emporté tous les spectateurs dans un voyage au long cours.

Dans une station de métro new-yorkaise, un homme, un démuni, est assis sur un banc. Seul. Maigre, crasseux, les cheveux gras, le visage sale. Il est vieux. Il s’adresse à celui qui l’observe. Dans un long monologue, il va reprendre le fil du temps, traverser les millénaires à rebours et retrouver la ville de Tepe Sarab : engendré par le maître des dieux et à peine sorti du ventre d’Ino, le nouveau-né a été démembré par un groupe d’hommes qui ont dévoré sa chair. Mais ils ont oublié de se repaître de son cœur et Onysos naît à nouveau, prêt à se venger. Désormais, il détruira tout sur son passage.

Plaisir des noms de villages et de villes, à eux seuls engendrant toute une mythologie : Soleb, Kalabchah, Kom Ombo, Edfou… La bouche de Giovanni Vitello donne corps aux noms cités, et tout un monde se crée. On voit le feu, le sang, les chairs meurtries, l’armée des gueux et la nuée des femmes lubriques accompagner le récit d’Onysos. Sans jamais d’excès de jeu, mais non pour autant sans violence ni sans cris de rage, le comédien réussit à rendre sublime la démesure des actions. Et même quand l’effroi nous parcourt l’échine, les mots, à la fois crus et imagés, n’en ont que plus de force. Hormis le récit des batailles, il faut s’y rendre pour écouter la nuit avec Séléna, la promesse tenue envers Proscumnos et le crime de Penthée. Giovanni Vitello a su non seulement, et avec beaucoup de finesse dans le changement de jeu, étoffer le personnage d’Onysos et ne pas le restituer tout d’un bloc, mais encore créer, au-delà du personnage, tout un univers. Pas besoin d’images. Par l’intensité d’un regard, par une pose, un mouvement lent ou soudain, Onysos nous reprend.

Le décor est simple mais à double sens. Il représente New York, la nouvelle Babylone, et ses murs de métro détrempés, ses affiches déchirées et ses journaux jonchant le sol. Il figure aussi les terres mésopotamiennes. Une modification dans l’éclairage, une lumière qui rougit le mur sali, et apparaît alors un autre pays, avec son ciel et ses collines. Tout en nuances, le son, d’un niveau jouant les pianissimos, passe de la circulation citadine à l’évocation de l’Orient. Tout se fait de façon quasi imperceptible, comme se font les passages d’un temps à un autre, moments où l’on retrouve l’homme d’aujourd’hui et celui d’hier, toujours paria et dieu des laissés-pour-compte, mais qui saurait encore faire trembler le monde. 

Fatima Miloudi


Onysos le furieux, de Laurent Gaudé

Compagnie Nouvelle Éloïse

Mise en scène : Bruno Ladet

Collaboration artistique : Elisa Ghertman

Avec : Giovanni Vitello

Régie générale, création sonore et lumière : Thomas Merland

Théâtre des Halles, chapelle Sainte-Claire • rue du Roi-René • 84000 Avignon

Réservations : 04 32 76 24 51

Du 8 au 30 juillet 2009 à 14 heures, relâche le 19 juillet 2009

Durée : 1 h 30

15 € | 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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