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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Quand les Santon font des miracles
Il y a des pièces avec lesquelles on a rendez-vous. C’est le cas de « Fille de… » d’Emmanelle Bataille. Régis Santon, qui la met en scène, avait rendez-vous avec sa tendre détresse, Marie-France Santon, Rachel Arditi, Stéphane Bierry et tous les autres comédiens de la distribution avec son urgence. Et moi avec tous ces gens. Le meilleur spectacle que j’ai vu cette année dans le Off.
Angela est une jeune femme indépendante qui gagne bien sa vie. Ce jour-là, elle apprend que sa mère Josiette, handicapée mentale, vient de faire une énième tentative de suicide. Le psy de Josiette décide qu’il est grand temps qu’elle passe quelques jours chez sa fille. Il charge un « référant », François, de veiller à ce que tout se passe bien. Angela, qui a honte de sa mère, ment à son petit ami Clément. Elle lui fait croire que cette demeurée qui va vivre un temps chez elle est en fait une cousine femme de ménage…
Surtout ne pas vous laisser rebuter par ce début. L’art avec lequel auteure et acteurs vont traiter ce sujet récompensera généreusement votre largesse d’esprit. C’est d’ailleurs le thème de cette pièce tordante et poignante : la largesse d’esprit. Nous sommes dans le salon moderne et cossu d’Angela, autant dire « au boulevard ». Simple, clair et bon décor de Bastien Courthieu, qui a aussi réglé les lumières. Au premier plan à gauche, un poste de télé à écran extra-plat où, pour l’instant, paraît un dessin animé à la Escher. Une main en dessine une autre avant de faire naître le visage de celui qui dessine. Discret avertissement à ceux qui savent lire : « Construis-toi toi-même, car personne ne le fera à ta place ».
« Pourquoi n’as-tu pas avorté quand tu étais enceinte de moi ? » demande en introduction Angela à sa mère. La réponse est simple : Josiette est croyante et voulait cette enfant. Évidemment, elle ne le dit pas. Josiette débarque chez sa fille bourrée de neuroleptiques, traînant un énorme cabas dans lequel est toute sa vie, dont une grande vierge en plâtre qu’elle pose sur le piano. Je sais qu’il ne faut pas raconter le spectacle, mais, là, chaque déplacement, chaque geste, chaque détail est tellement bien vu qu’on a envie de les citer tous. Exceptionnelle composition de Marie-France Santon dans Josiette mère enfant et martyre. On sait depuis longtemps que cette grande dame fait ce qu’elle veut de son corps et de sa voix. Cette fois, c’est sidérant d’observation, de pitié et de justesse.
Une psy, croisée à la sortie, me disait à ce propos, que tant Emmanuelle Bataille (l’auteure) que Marie-France Santon (l’interprète) avaient dû faire des séjours en milieu psychiatrique (comme visiteuses, qu’on se rassure !) pour rendre si exactement les comportements d’une malade. Leur secret, c’est aussi que toutes les deux aiment leur créature. Du coup, nous aussi. On rit en permanence au bord des larmes de cette femme fracassée par la vie. Une sorte de « Elephant Woman » aujourd’hui à Paris. Sa victime et tortionnaire, Angela, est jouée… que dis-je ? subie, vécue, sentie par une Rachel Arditi transfigurée par son personnage. Elle aussi casse la baraque.
La scène du dimanche matin, où les deux femmes se déchirent sur fond de messe retransmise à la télé, est un sommet bouleversant de leur art qui, comme Dieu, est grand. Mais c’est le cas de tous les acteurs. Que Stéphane Bierry me pardonne, mais je ne l’ai jamais vu si bon que dans ce « bon apôtre » las, que Josiette, qui a de l’humour, appelle « Mon Référent ». De même l’auteure Emmanuelle Bataille, qui s’accorde le menu plaisir (qu’elle a bien mérité tant son texte est fort) d’incarner Anita la copine chroniquement « ravie », comme on dit ici. Sacha Stativkine, lui, construit si bien son Clément qu’il fait de cette fable un suspense. Ce qui n’est pas le moindre de ses mérites. Et Lounès Tazaïrt qui donne ses lettres de noblesse à l’Arabe de service : un Lakhdar aussi sage que fou.
Bref, une pure merveille, dont tout cliché est banni, où tous les écueils du schématisme, de la psychologie à deux ronds et du pathos facile sont évités avec grâce. Du néoboulevard joué par des néocomédiens dans un néostyle et un néotexte, qui vengent et lavent de toutes les âneries solennelles qu’on peut voir dans le Off, comme hélas dans le In. Si vous ne courez pas voir ce pur chef-d’œuvre, je cesse de me casser le cœur à vous informer. ¶
Olivier Pansieri
Les Trois Coups
Fille de…, d’Emmanuelle Bataille
CS Compagnie
Mise en scène : Régis Santon
Avec : Marie-France Santon, Rachel Arditi, Stéphane Bierry, Lounès Tazaïrt, Sacha Stativkine, Emmanuelle Bataille
Lumières et scénographie : Bastien Courthieu
Production CS Compagnie
Avec le soutien de la DRAC Île-de-France et de l’ADAMI
www.lelucernaire-avignon.wifeo.com
Théâtre Notre-Dame (Lucernaire Avignon) • 17, rue du Collège-d’Annecy • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 85 06 48
Du mercredi 8 juillet au dimanche 31 juillet 2009 à 18 h 15
Durée : 1 h 40
16 € | 11 €
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