De bien lumineuses profondeurs
La lettre d’Oscar Wilde « De profundis » est donnée au théâtre avignonnais de La Luna, après Les Déchargeurs à Paris. Les mots sublimes du dandy londonien emprisonné y prennent de la couleur, dans une mise en scène réfléchie et une interprétation tout en nuances.
Une longue lettre, écrite de prison. En 1897, Oscar Wilde vient de passer près de deux ans de travaux forcés à la prison de Reading pour « un amour qui n’ose pas dire son nom ». Il est jugé pour avoir « dépravé » le jeune (et innocent, bien sûr) Lord Alfred Douglas, par un père qui se veut parangon de vertu. La bonne société victorienne a alors « peu d’intelligence et beaucoup de morale ».
Dépouillé de ses biens, livré en spectacle, privé même de son droit de publier, Wilde pourrait être anéanti. Sans nouvelles de son jeune amant, qui ne s’intéressait qu’à sa notoriété d’artiste, sur le point de perdre et son épouse et ses enfants, Wilde pourrait être misanthrope. Il écrit pourtant à son « ami », non pour lui reprocher avec raison sa trahison ou ses silences, mais pour lui enseigner l’art d’aimer.
De profundis, tout à la fois lucide et délicat, est un texte admirable. Comme un leitmotiv, il interroge les condamnations des bien-pensants : « Le vice suprême est d’être superficiel, tout ce qui est compris est bien ». Cette lettre n’est en rien un règlement de comptes : si elle commence par reprendre les détails de l’histoire qui a mené son auteur en prison, c’est pour en tirer les leçons d’une authentique sagesse éprouvée en détention.
Elle est ainsi construite dans un double mouvement d’abaissement puis de relèvement. C’est ce que souligne la mise en scène de Grégoire Couette-Jourdain : dans un décor réduit à l’essentiel – un tracé au sol et une fragile flamme –, le comédien renverse son piédestal pour s’asseoir sur une simple chaise. Ayant tout perdu, Wilde ne possède plus que l’humilité !
Jean-Paul Audrain donne au détenu une épaisseur émotionnelle capable de ressentir et de communiquer la colère comme la plus poignante affliction. Il nous offre un Wilde, « bouffon de la douleur », qui a tombé le masque du dandy superficiel. Sa « peine, contrairement au plaisir, ne porte pas de masque ».
Tout concourt dans cette mise en scène à souligner l’identification de Wilde au Christ souffrant, cet « homme des douleurs ». Cette clef est donnée par le titre même de la lettre, reprise d’un psaume que tout l’Occident a replacé dans la bouche de Jésus en agonie. L’éclairage, les teintes sombres de la scène, les postures d’Audrain et jusqu’à cette couverture rouge qu’il se place sur les épaules évoquent l’Ecce homo de Champaigne revêtu de son dérisoire manteau pourpre… Beau talent que de donner à voir un texte tout autant que de l’entendre.
Cette histoire d’homme brisé, qui veut que l’amour domine malgré tout en lui, nous offre une belle leçon d’espérance. Et le Théâtre de l’Ours un moment lumineux de théâtre. ¶
Olivier Pradel
Les Trois Coups
De profundis, d’Oscar Wilde
Compagnie Théâtre de l’Ours • 3, rue de l’Église • 36600 Lye
Adaptation : Grégoire Couette-Jourdain
Mise en scène : Grégoire Couette-Jourdain
Avec : Jean-Paul Audrain
Lumières : Vincent Lemoine
Musique :Alain Jamot
Costumes : Louisette Pierret
Coproduction Cie Théâtre de l’Ours et théâtre de La Luna
Théâtre de La Luna • 1, rue Séverine • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 86 96 28
Du 8 au 31 juillet 2009 à 15 h 30
Durée : 1 h 15
13 € | 9 €
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