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22 juillet 2009 3 22 /07 /juillet /2009 12:02

Bacchantes au milieu des bestiaux

 

Imaginer une correspondance entre deux écrivaines majeures du xxe siècle, suicidées la même année 1941 : tel est le propos de « la Couleur des étangs ». Une très belle écriture, présentée à Avignon hélas au stade d’une lecture publique trop épurée. Comme une mise en bouche.

 

L’une est russe, l’autre anglaise. L’une aristocrate déchue, l’autre femme de lettre reconnue. L’une croqueuse de vie, l’autre tiraillée par ses démons intimes. Tout semble donc séparer Marina Tsvetæva et Virginia Woolf. Sauf que toutes deux sont écrivaines de talent et se sont donné la mort en 1941.

 

Irène Grange part de cette ténue ressemblance pour imaginer une correspondance qui raconte de l’intérieur les derniers mois des deux femmes. L’échange épistolaire qu’elle nous offre est d’une fort belle écriture, convoque les souvenirs, titille les sens, évoque deux univers avec beaucoup de saveur. Et de brio…

 

L’aristocrate Marina, après un exil pour cause de révolution russe, revient à Moscou, se languit dans un camp, avec pour seul horizon une baraque et des arbres dépouillés, avec pour seule compagnie son fils. Toujours vive, elle rêve d’espaces et de poésie, alors que la couvre de reproches ce fils, « sang insolent » qui est le sien.

 

 

Virginia semble « immobile » entre son époux Léonard et sa bonne Betsy. Emmurée de l’intérieur, elle est traversée et dévorée de révoltes, de voyages imaginaires et de courbes féminines. Schizophène et lesbienne, même si ces deux points sont aujourd’hui contestés par une récente biographie de Viviane Forrester (éd. Albin-Michel, 2009), elle est une des grandes figures féministes et homosexuelles.

 

L’œuvre est présentée à Avignon balbutiante de promesses, dans une lecture admirable, mais mise en espace de manière trop rudimentaire. Deux pupitres rouges sur fond de tenture noire. Une bande-son et des jeux d’éclairage que tous les spectateurs n’auront pas eu la joie de goûter, pour cause de départ de la metteuse en scène et de son technicien avant la fin du Festival. Dommage.

 

Toute promesse appelant réalisation, nous attendrons l’adaptation pour la fin 2009. Lucie Lalande, qui met en voix lors de ce Festival les lettres de Virginia Woolf, y incarnera tour à tour les deux femmes.

 

La dernière pensée de Virginia avant de se noyer, les poches emplies de pierres, est un souvenir érotique dans une grange, au-dessus d’« une étable de taureaux ruminants et de boucs idiots ». Souvenir appelant l’espoir du jour où des femmes pourront s’aimer, sans se cacher, comme « des bacchantes au milieu des bestiaux ». Souhaitons à ce beau texte de trouver la même visibilité, la même liberté et la même puissance de provocation. 

 

Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


La Couleur des étangs, d’Ilène Grange

Compagnie de l’Âtre • 1, rue du Cygne • 34000 Montpellier

www.compagniedelatre.com

Mise en scène : Ilène Grange

Avec : Ilène Grange et Émeline Orhan (en alternance), Lucie Lalande

Scénographie : Jonathan Raffin

Son : Emmanuel Jessua

Lumières : Céline Compain

Présence Pasteur • 13, rue du Pont-Trouca • 84000 Avignon

Réservations : 04 32 74 18 54

Du 8 au 15 juillet 2009 à 19 h 30

Durée : 50 minutes

11 € | 7 € | 2 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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