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21 juillet 2009 2 21 /07 /juillet /2009 15:19

L’œuvre au noir


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Oubliez le soleil de Provence et la stridulation des cigales. Descendez dans le labyrinthe souterrain et les méandres mentaux d’un hybride indéfinissable d’animal et d’homme, à l’unique idée fixe : la sécurité. Expérience étrange, décalée, courageuse, cette reprise théâtrale du « Terrier » de Kafka vise juste, au cœur de notre raison paranoïaque. Du très bon travail.

L’immersion est complète. Il n’y a plus de monde extérieur. Ces bruits étranges, d’abord, comme un grattement de plume sur du papier rêche. Et puis comme un corps qui rampe. Et des pas. Et de l’eau. Et un point de lumière. À droite, à gauche. On s’active. On travaille. Ardemment. Pourquoi donc ? L’être parle. Il a peur. Il doit se prémunir contre tous les dangers. Tous, sans aucune exception. Être en paix. En parfaite sécurité. Que rien ne puisse plus lui arriver d’imprévu.

Ce terrier, ce monde souterrain où il règne en démiurge, est-il symbole du ventre maternel ou de la tombe ? Est-il le produit de la raison la plus haute ou du délire le plus débridé ? Dans ce texte tendu de Kafka, tout ce mêle et se noie, et sombre dans l’indéfinissable. Aucune obscurité stylistique pourtant, ni dans la syntaxe ni dans le vocabulaire : la langue de cette très bonne traduction, signée Bernard Lortholary, est classique, travaillée, précise et concrète. Et pourtant, elle parvient à dire autre chose que ce qu’elle énonce. Elle est fable, parabole, concept. Elle dit aussi cet « autre » qui se tapit dans ses zones d’ombre et qui terrorise.

Rendre vivant un tel texte était un réel défi. Hervé Petit peut se prévaloir d’y être parvenu. Par son talent de conteur, il a réussi à faire émerger sensations et couleurs de mon imagination, à me faire entrer dans la peau de cet être dont j’ai eu pourtant peine à me représenter la forme physique. Bien plus, il a su passer insensiblement, de degré en degré, de l’inquiétude bourgeoise d’un maître de maison pour son bien à une angoisse paranoïaque aiguë. Son corps est monté en tension, ses déplacements se sont accélérés, ses gestes se sont faits plus violents et plus brusques, sans que jamais il ne soit devenu hystérique.

Par ailleurs, certaines séquences se sont révélées, malgré une grande économie de moyens, d’une puissance étonnante. Je pense par exemple à celle où, gesticulant dans une bâche, il raconte comment il est obligé de passer à travers une proie pour l’acheminer dans ses galeries… Glaçant. Et la fin de la pièce est excellemment trouvée. Je regretterais juste que, par moments, il y ait eu quelques micro-hésitations dans le texte.

Je crois donc que l’adaptation théâtrale de ce texte visionnaire vaut la peine qu’on s’y arrête, pour son fond comme pour sa forme. Car Kafka, dans son demi-délire, a presque tout vu de nos folies actuelles : peur de l’autre, sécuritarisme, obsession de l’accumulation. Et cette descente dans nos propres enfers nous offre la possibilité de rapporter un diamant : un pas vers la liberté. 

Vincent Morch


Le Terrier, de Franz Kafka

Traduction : Bernard Lortholary

Conception et adaptation : Hervé Petit

Mise en scène : Antoine Roux

Assistante à la mise en scène : Jehanne Gaucher

Avec : Hervé Petit

Scénographie et costumes : Caroline Mexme

Création sonore : Viviane Redeuilh

Lumières : Laurent Vérité

Collège de La Salle • 1, place Pasteur • 84000 Avignon

Réservations : 04 32 70 01 92

Du 8 au 31 juillet 2009 à 14 h 20

Durée : 1 h 20

14 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Philippe Caron 30/07/2009 14:55

Pendant la représentation, je n'ai pas cessé de penser aux pièces de Beckett, à la façon qu'aurait eu Beckett de mettre en scène ce texte, car je trouve la mise en scène beaucoup trop sage, beaucoup trop narrative. Le texte n'est pas fait pour être joué. Il fallait donc, par la mise en scène, effacer cette contrainte, s'inspirer de Fin de partie ou de Oh les beaux jours ! Le costume même du comédien (chemise blanche, pantalon noir) nous empêche de croire ce qu'il dit. J'attends une vraie mise en scène de ce texte.

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