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21 juillet 2009 2 21 /07 /juillet /2009 10:50

Jean Bois la belle manière


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Il est midi quarante-cinq. Le Célimène est vide, ou presque. Et c’est injuste. Alors, on cesse d’être bête, on s’épargne les pièces qu’on peut éventuellement éviter, et on s’en va sauver un maître de poésie qui joue ce qu’il écrit et vit ce qu’il dit : Jean Bois. M. Bois le Sarin, et sa Mirène, Mme Constantin, deux passeurs d’espoir, Augustes au visage blanc, à l’humour noir.

La pièce s’intitule Prague sous la pluie qui passe et qui sourit, mais ce n’est en fait qu’un des cinq tableaux tragi-comiques écrits par Jean Bois. Un des plus beaux aussi, peut-être, et dont le titre résume à grands coups de compression sémantique, d’allitération symphonique, d’altercation syntaxique, la beauté d’une langue à faire glapir plus d’un surréaliste. Sa langue justement, taillée dans le vif de l’humain, élevée dans les airs, retournée, virevoltante, chancelante. Une langue télescopée à s’ôter les mots de la bouche, à ravaler sa langue, à couper l’herbe sous le pied, léger, du poète, ailé. Ailé, le poète ? Et drôle d’oiseau à colporter « l’explosante-fixe » et « l’érotique voilé ». Fourbisseur d’image à double tranchant.

Avec son visage de clown triste à dérider les plus fatigués du rictus, son œil-bille qui roule sous sa paupière noircie, il s’aventure vers ces « escaliers d’airs qui ne mènent nulle part », percée poétique, échappée belle vers un monde si vrai qu’il en devient plus vrai encore que le réel, plus que réaliste, surréaliste. Il y a Prague sous la pluie qui passe et qui sourit, il y a la Mirène et le Sarin, « sirène à moitié beurrée qui se fend la pêche comme une baleine dès qu’elle entend s’entrechoquer les glaçons », « grande garce à torturer un pauvre con ». Et il y a Jacky Jack, aussi, Franck Sinatra postiche de Mésidon Saint-Sauveur. Et un ultime tableau, vraiment de trop, qui caricature la vieillesse. Et nous fait sortir de leur drôle de petit cirque où le mime le dispute à l’éloquente pirouette, où la délicate expression d’un verbe haut et fleuri fait rebondir la grosse larme sur la fossette dodue, histoire de s’envoyer en l’air pour retomber et s’écraser.

© Marie-Line de Naphralytep

Jean Bois joue ce qu’il écrit, lui seul, car il garde ses droits. À l’instar de son théâtre, riche brocante de l’émotion, on trouve de tout dans son corpus. C’est un bric de broc fait d’une petite psyché à loupiotte, d’un orgue en landau pour « poète de barbarie », d’une table de jardin romantique, pliante évidemment, d’un châssis blanc à cadrer le souvenir, pour qui n’encadre pas le temps qui passe, d’un paravent enguirlandé qui clignote pour Jacky Jack, les »vieilles putes » et les « jeunes macs ». Petit matériel de foire délicieusement désuet pour grands délicats, ce sont là les belles manières de Jean Bois et Dominique Constantin. Et tout ce qu’on leur peut dérober.

C’est un peu triste aussi, et gros d’une lucidité à décaper la complaisance. Car M. Bois et Mme Constantin racontent, l’air de rien, mine de tout, un peu leur histoire – personnelle, s’entend, mais également celle, cruelle, du théâtre. Essayez-vous à savonner les planches du théâtre à l’encaustique poétique, à passer le savon (noir) qui décroûte les restes de bêtise et de méchanceté… C’est si glissant et dangereux qu’une précaution s’est aujourd’hui érigée en principe : remiser nos poètes, ils pourraient donner des idées. Mais vous êtes, vous, à présent avertis. Avertis en vaut deux, dit-on ? Bien, bien-bien, ainsi, deux par deux, allez donc voir Bois et Constantin, histoire de leur piquer un peu de leur « belle manière », vous n’en serez que meilleurs. 

Cédric Enjalbert


Prague sous la pluie qui passe et qui sourit, de Jean Bois

Mise en scène : Jean Bois

Avec : Dominique Constantin et Jean Bois

Le Célimène • 25 bis, rue des Remparts-de-l’Oulle • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 82 96 13

www.theatrelecelimene.com

Du 8 au 31 juillet 2009 à 12 h 45

Durée : 1 h 15

14 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Mitya RAHTZ 17/05/2010 10:59



Je suis presque entièrement d'accord avec votre critique sur ce spectacle insolite et captivant que j'ai découvert le 14 mai. Au détail près que vous disiez du dernier tableau qu'il est
"décidément de trop", alors que j'y ai trouvé un regard sur la vieillesse (et le vieillissement en couple, plus particulièrement) d'une grande justesse dans le genre de la tendre caricature. Des
six tableaux c'est sans doute celui qui m'a le plus fait rire, et si le fait de faire parler les personnages avec un épais accent lyonnais n'ajoutait à mon sens rien, le texte était chargé
de cette humanité concentrée qui nous fait, devant un spectacle pareil, passer par tous les âges en une soirée. Dans la vie quotidienne, le drame est souvent proche du grotesque, voire se confond
avec lui, et c'est ce que nous montrent ces deux interprètes étonnants et admirables.



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