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16 juillet 2009 4 16 /07 /juillet /2009 19:39

Une ébullition incroyable


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Voilà un magnifique spectacle, dont le titre singulier suggère une des thématiques centrales : la transmission. Nous voici en effet immergés dans le quotidien de la famille Chouraqui, des juifs pieds-noirs qui coulent des jours heureux à Alger. Mais en 1955, alors que naît le petit Albert, les « troubles » enflent et pousseront bientôt toute la famille à s’arracher à cette terre qu’ils aiment tant. Pour tenter de reconstruire quelque chose, différemment, une fois arrivés à Créteil, leur nouvelle terre d’adoption.

Des décennies plus tard, lorsque meurt sa mère, Albert retrouve sa fille Cécile, qu’il n’a quasiment pas connue, car elle vit aux États-Unis. C’est l’incompréhension : ils sont des étrangers l’un pour l’autre. Parallèlement aux flash-back sur la vie à Alger et à Créteil, ils tentent, au détour d’une photo ou d’une robe dénichée dans les affaires de la mère disparue, de s’apprivoiser l’un l’autre, et ce seul cheminement suffirait à susciter l’émotion. En effet, la fille d’Albert, moulée dans un étroit blouson de cuir rouge, n’a pas grand chose à voir avec cette généreuse tribu dans laquelle l’« amour [était] obligatoire ». Et pourtant… On assiste lors de ces retrouvailles forcées à une sorte de deuxième naissance pour Albert, lui dont la circoncision entamait cette épopée familiale.

Mais, loin de verser dans une nostalgie tire-larmes, la pièce regorge de passages tendrement comiques. Ainsi, quand Aimée dit à son mari au chômage : « Je vais parler de toi à M. Bentata, c’est un cousin ». — Ah bon ? D’où est-ce que c’est ton cousin ? — Je trouverai bien. » Sans oublier les inénarrables apparitions de Spirit, le héros de bande dessinée du petit Albert ! En tout cas, le sourire que l’on a en permanence sur les lèvres a la fragilité du parfum subtil des fameux makrouds d’Aimée. Car l’odeur de la poudre et du sang ne tarde pas à dissiper celle, si douce, du miel et de la semoule légèrement grillée.

« Dis-leur que la vérité est belle »

En effet, dans ce texte superbe, tout vient nous rappeler que, loin d’être un Éden immuable et idyllique, la cellule familiale s’inscrit dans un contexte politique et économique qu’elle ne maîtrise pas et qui peut même broyer les plus vulnérables. C’est le cas du bondissant père d’Albert, furieusement amateur de jazz, toujours la clope aux lèvres, toujours prêt à swinguer sur du Charlie Parker ou du Dexter Gordon. La traversée vers la métropole lui sera, comme à tant d’autres, fatale. Mais, malgré toutes ces variations, on n’a jamais l’impression désagréable de brusques changements de registre. Au contraire, dans cette mise en scène très réussie, tout s’enchaîne, voire se superpose, avec beaucoup de souplesse, notamment grâce au fil rouge du point de vue d’Albert, en permanence présent sur le plateau. Dispositif étonnant, ce même personnage apparaît sous les traits d’un seul acteur à des âges variés, du nourisson au sexagénaire en passant (dans le désordre !) par l’adolescent et le petit garçon. De même, les changements de lieu et d’époque s’opèrent avec fluidité. Un heureux changement dans la continuité, en quelque sorte…

La mise en scène, avec un décor simple (tout se passe autour d’une série de voiles légers disposés sur des mâts), permet toute une gamme d’effets de mouvements et de lumière. Tout le début de la pièce, notamment, est marqué par une ébullition incroyable : entrées et sorties s’enchaînent à un rythme endiablé, et cela entraîne le spectateur au milieu de la fête ! Quant aux éclairages, ils font remarquablement surgir la chaleur des rues algéroises, mais aussi des moments plus poétiques, notamment lors de tête-à-tête entre Albert et son père.

Enfin, tout au long de la pièce, grâce à une intégration toujours à bon escient, la musique – de jazz, mais pas seulement – joue un rôle important. Alors pourquoi ne pas utiliser l’image d’un orchestre pour évoquer la qualité de l’interprétation ? À cet égard, on n’ose même pas féliciter tel ou tel comédien en particulier tant se dégage une impression de cohésion dans cette troupe merveilleuse. Chacun joue sa partition avec un instrument propre, mais c’est réunis que tous les instruments forment la plus belle partie.

On pourrait parler longtemps de Dis-leur que la vérité est belle, des thèmes qu’elle aborde avec richesse et nuance : la quête de sa propre identité, l’exil, la guerre, la filiation, la famille… Au-delà de son contexte historique et géographique particulier, la pièce aborde toutes ces questions de telle façon que chacun pourrait en réalité se sentir touché par l’histoire de cette famille. C’est d’ailleurs probablement ce qu’on ressenti les 200 spectateurs qui ont rempli la très belle salle du Petit Louvre et ont longuement applaudi la troupe. De quoi nous donner envie de découvrir les autres pièces de Jacques Hadjaje, que la même troupe a portées à la scène ces dernières années. 

Céline Doukhan


Voir aussi la critique d’Élise Noiraud pour les Trois Coups


Dis-leur que la vérité est belle, de Jacques Hadjaje

Compagnie des Camerluches • 2 bis, passage Gauthier • 75019 Paris 

06 70 41 42 43

Mise en scène : Jacques Hadjaje

Avec : Isabelle Brochard, Sébastien Desjours, Anne Didon, Anne Dolan, Guillaume Lebon, Delphine Lequenne, Laurent Morteau

Musique et arrangements : Jean-Baptiste Sabiani

Musique enregistrée par : Mathias Allemane (contrebasse), Barlloyd (piano), Fabrice Moreau (batterie), Pierric Pedron (saxophone)

Scénographie : Patricia Lacoulonche

Costumes : Delphine Lebon

Lumières : James Angot

Construction du décor : Martin Saint-Rémy

Affiche : Philippe Banières

Création visuelle : Vivien Simon

Diffusion : Bords de scènes-Edna Faru | 01 41 90 09 41

contact@bords-de-scenes.com

www.bordsdescenes.com

Le Petit Louvre • 3, rue Félix-Gras • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 86 04 24

Du 8 au 31 juillet 2009 à 18 h 20

Durée : 1 h 35

16 € | 11 € | 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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