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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Sade, avec Dieu en plus
Trois femmes chorégraphient l’expérience mystique de Marie-Madeleine de Pazzi, sans l’alourdir de détails biographiques. Elles nous dévoilent sa quête de l’amour absolu. Vertigineuse. Créé en 2005 en Suisse, joué en 2006 à Bonn, « Pazzi » arrive pour la première fois en France, et à Avignon.
Quand
André Pignat rencontre, au détour d’une lecture, le personnage de Pazzi, une mystique du xviie siècle entrée au Carmel de Florence à
16 ans, il découvre une religieuse qu’il était loin d’imaginer, une sorte de « Sade, avec Dieu en plus ». Sa Cie Interface, permanente à Sion dans le Valais suisse, plonge
alors dans une expérience quasi monastique : quelques jours chez des religieuses puis neuf mois d’une vie commune réglée à la minute. Il ne s’agit pas de penser la quête
monastique mais de l’expérimenter. La troupe découvre aussi combien les religieuses, engoncées dans leur régularité et leur uniforme, sont étrangement diverses. Pied de nez à notre
société aux tenues et mœurs fort différentes, mais qui cachent mal une pensée uniformisée.
Avec cette religieuse du xviie siècle, Interface poursuit sa réflexion sur la liberté, avec la même curiosité et la même volonté de ressentir plutôt que de juger. Après Teruel sur la tauromachie (2004), avant Sabbat sur l’exercice du pouvoir (2009), Pazzi aborde une soumission qui n’est pas simple obéissance intellectuelle : « Je n’obéis pas, je me soumets ». Par l’aliénation de son corps, Pazzi recherche la douleur pour dépasser les frontières de la souffrance : la peur de souffrir et, au stade suprême, de mourir, enfin vaincue, ouvre le champ à la liberté. La religieuse peut alors vivre au présent.
Dans une chorégraphie impeccable, les danseuses Stéphanie Boll, Géraldine Lonfat et la récitante Maud Pfister donnent trois échos d’une expérience religieuse insaisissable et pourtant tellement ancrée. Tellement bornée et confinée aussi, comme l’évoque l’espace scénique bordé de grilles, délimité au sol par de la poudre de craie, qui finira par être dispersée…
Pazzi interroge la norme, par son expérience religieuse atypique et exceptionnelle : les mystiques flirtent tout autant avec l’érotisme qu’avec la folie et ont toujours dérangé les habitudes et autorités religieuses. Bien que séduite par le blasphème et obsédée par la souillure à purifier, Pazzi fut pourtant béatifiée moins de vingt ans après sa mort.
Pazzi sonde ainsi notre capacité à accepter l’étrange et l’insolite. Pour nos mentalités où priment parfois le plaisir et le paraître, cette femme peut gêner : en quête d’un amour absolu, elle s’inflige les pires humiliations et meurtrit son corps… et passe à l’exaltation la plus rayonnante. Les trois danseuses cassent, arc-boutent ou subliment leurs corps, accompagnées d’une lumière tantôt froide, tantôt rougeoyante, sur une musique originale de Pignat. Le choix pertinent de la danse affranchit le public de bien des angoisses : il n’est point ici de mépris de la chair, vrai support du spectacle. Ce qui explique tant d’excès, c’est le désir fou de Pazzi de se relier à tout l’univers en s’affranchissant d’une incarnation forcément singulière.
Saisie par un amour incommensurable, Marie-Madeleine aime à en crever, à en jouir. Cette œuvre dérangeante séduira tous les curieux des expériences limites et tous les affamés d’absolu. Touché à l’âme, j’en ai été spirituellement ému. ¶
Olivier Pradel
Les Trois Coups
Pazzi, d’André Pignat et Maud Pfister
Compagnie Interface • route de Riddes, 87 • 1950 Sion
41 (0) 27 203 55 50
Mise en scène : André Pignat
Danse et chorégraphie : Stéphanie Boll, Géraldine Lonfat
Comédienne : Maud Pfister
Vidéo et images 3D : David Gaudin, Tanja Lechmann
Scénographie : Patrick Jacquérioz
Costumes : Gerda Pignat, Bertrand Boll
Coiffure : François Evéquoz
Gilgamesh Théâtre • 2 bis, place des Carmes | 33, rue Carreterie • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 25 63 48 ou 06 74 38 79 20
Du 8 au 30 juillet 2009 à 22 h 15, relâche le 20 juillet 2009
Durée : 1 heure
14 € | 10 € | 5 €
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