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27 juillet 2006 4 27 /07 /juillet /2006 13:35

Les marchands du temple

 

Par Jean Guerrin (comédien, metteur en scène, fondateur et directeur du Théâtre-école de Montreuil en Seine-Saint-Denis pendant trente-cinq ans, auteur)

 

« Les acteurs ne sont pas des chiens ! » s’écriait Gérard Philipe en titre d’un article célèbre. Toute réflexion sur Avignon off, ce qu’il est devenu et ce qui pourrait advenir de lui, devrait porter cette formule de salubrité cinglante.

Au cœur de la formidable centrale d’énergies que constitue le Festival, il y a l’acteur (ou si l’on veut le comédien) avec la parole des auteurs pour matière combustible. L’acteur et l’auteur sont, devraient être au cœur des débats, l’objet primordial de toutes les attentions. Est-ce le cas ?

Une sorte d’hypocrisie consensuelle maintient les compagnies, comédiens et metteurs en scène, dans l’indifférence générale, en état de sous-condition et d’abandon total : dans la réalité du Festival d’abord, et jusque dans les discours les plus enflammés sur le statut des intermittents. Laissant croire que tout est dans tout, les comédiens se retrouvent noyés dans la soupe commune des personnels du spectacle vivant.

Après l’orage de 2003, un remue-ménage né d’obscures rivalités ou de règlements de comptes inavoués a fait surgir la surprise des chefs : ALFA (Association des lieux de festival en Avignon), avec son programme restreint à une sélection de spectacles (sur quels critères ?), avec sa carte dissidente, avec sa « charte », et la caution qui semblerait avoir été apportée par Louise Doutreligne, laissant supposer l’implication de la SACD ou des ÉAT (Écrivains associés du théâtre), ce qui serait pour le moins surprenant…

 

Réalité du Off : Pour avoir pratiqué le In en 1980 (1) et le Off une bonne quinzaine de fois, j’ai eu loisir de rencontrer physiquement cette réalité et je me suis souvent alarmé publiquement des conditions faites aux compagnies du Off. Nous sommes d’ailleurs un certain nombre à n’avoir pas attendu 2003 pour dénoncer un scandale permanent. Et pour ne pas être mal compris, je tiens à dire tout de suite que ce n’est ni la direction, ni l’administration du Off, ni ses créateurs qui sont en cause, mais le business qui s’en est emparé.

 

Splendeur du Off : Je ne suis pas de ceux qui se lamentent chaque année de la surenchère pléthorique. Parmi des centaines de productions, Avignon off présente chaque année de très nombreux, de plus en plus nombreux spectacles de grande et très grande qualité, qui sont le reflet d’une vitalité créatrice de toutes les provinces. Le Festival off d’Avignon est ainsi devenu la seule occasion de faire ce tour de France incomparable. Je citerai (sans y avoir d’attaches ni de relation) la démarche exemplaire de la région Champagne-Ardenne depuis plusieurs années à la caserne des Pompiers, dont on pourrait s’inspirer, dans l’hypothèse d’une évolution du Festival, pour inciter un certain nombre de lieux à mettre en commun leurs énergies et leurs moyens au service d’une représentation culturelle de telle ou de telle région.

 

Scandale du Off : Avignon est un marché. Les compagnies y viennent pour être vues par des diffuseurs et en obtenir des contrats. Mais les condition matérielles y sont livrées aux lois du marché. Sur ce champ de foire, tout le monde fait commerce, tout le monde gagne de l’argent et c’est très bien : le fisc, les loueurs de lieux, les publicitaires, les commerçants de la ville tous domaines confondus, les hôtels, les restaurants, les loueurs de studios, les organismes de taxes et de droits, les techniciens de toutes disciplines… Et qui contesterait à tous ces gens le droit de vendre leurs services ?

Tous gagnent de l’argent, sauf l’acteur (et le metteur en scène, souvent), et ça, c’est moins bien. Le public ne le sait pas car on le lui cache pudiquement, mais les conditions, les frais imposés aux compagnies sont tels que les acteurs d’Avignon ne sont pas payés du tout (à 80 % au moins) ou très mal payés. Si vous pensiez à cela, il y aurait une petite gêne au moment des applaudissements. Seules les prestations solitaires ont une petite chance de sortir la tête de l’eau, et encore…

En 1995, profitant de l’hébergement bénévole (fait assez rare pour être souligné !) de l’association Casa de España, nous dénoncions par un manifeste à l’entrée de la salle à l’attention du public les « marchands du temple ». C’est toujours d’actualité.

Le public ignore les sacrifices effrayants imposés aux acteurs, les conditions indignes souvent qui leur sont faites, tant sur le plan des espaces d’accueil que des cadences infernales de succession des spectacles dans un même lieu, l’absence de coulisses, etc. Sans oublier la mutilation des textes soumis au formatage des horaires, au grand dommage des pauvres auteurs qui n’ont le plus souvent même pas leur mot à dire…

Le public ignore le prix que doit payer une compagnie pour disposer d’un lieu pendant une heure et quart + un temps d’installation et de libération du plateau réduit à sa plus extrême limite.

La charte présentée par ALFA n’aborde ces problèmes qu’en termes vagues et généraux qui n’apportent ni gages de clarté ni la moindre innovation dans les pratiques. Tout ce qui s’y trouve énoncé peut être revendiqué par la plupart des lieux existants, associés ou non à l’opération ALFA. Quant aux modalités des contrat passés avec les compagnies, elles restent d’ordre privé, voire confidentiel, en vertu de tout bon libéralisme qui se respecte…

 

Les zones sombres du Off : Chaque année, un grand nombre de compagnies arrivent au Festival grevées de dettes et en repartent encore plus cruellement atteintes. Certaines ne parviennent même pas au bout du mois de juillet. Il y a de véritables désastres. Il y a des compagnies dont les acteurs non seulement ne sont pas payés, mais doivent encore se cotiser pour couvrir les frais de participation. Et nous parlons ici de compagnies dites « professionnelles ». Il y a des groupes de comédiens abandonnés parfois sans ressources et sans même de quoi vivre ou dormir. J’ai connu des cas de comédiens ou comédiennes qui se prostituaient pour gagner un petit supplément de vacances et le prix d’un billet de retour…

 

Y A-T-IL DES REMÈDES ?

Oui. Mais à quelques conditions radicales.

D’abord la reconnaissance du cas spécifique de l’acteur. Ce qui signifie, par exemple, dans toutes les discussions, débats, colloques, etc. sur les intermittents, de dissocier le cas des acteurs de celui des techniciens, régisseurs ou gestionnaires de lieux. Mettre fin à l’hypocrisie : tout le monde sait (sauf le public) que lorsqu’un spectacle off a lieu les régisseurs sont toujours payés (et c’est normal), les acteurs non, ou mal, ou rarement.

Ensuite, la création d’un organe de réglementation et de contrôle sur les conditions de gestion des lieux.

Cet organe aurait pour mission d’établir :

1. Un barème des prix de location par fourchettes, en fonction de divers paramètres :
– la jauge de la salle ;
– les équipements du lieu et conditions techniques offertes aux compagnies ;
– les espaces de services, y compris les loges ;
– les espaces d’accueil public ;
– les conditions matérielles d’installation du public ;
– les horaires de disponibilité du lieu pour chaque compagnie.

2. Une cotation des lieux : selon ces paramètres, chaque lieu déclaré en règle avec les services de sécurité se verrait octroyer une sorte de « cote » correspondant aux conditions de location et d’accueil acceptables pour ce lieu. Cela supposerait évidemment que l’échelle de prix de salle soit revisitée à la baisse pour beaucoup de lieux, en tenant compte aussi justement que possible des charges de gestion et d’entretien. Bien que la diminution du nombre des lieux ne soit pas l’objectif recherché, il est à prévoir cependant que plusieurs d’entre eux poseront le problème de leur inadaptation à l’exploitation de spectacles. Ce serait une question que l’organe de réglementation pourrait mettre à l’étude. Mais il n’est pas normal que les compagnies aient à se ruiner pour supporter par des coûts excessifs de location la création ou le maintien de lieux inadaptés.

3. Un document « label » affichable à l’extérieur, à portée du public, pour l’informer que ce lieu, compte tenu de ses caractéristiques, est bien en conformité au barème général.

Attribution du label : il va de soi que cette mesure générale ne pourra pas être « imposée ». Les gestionnaires de lieux seront invités à s’y soumettre volontairement et solliciteront spontanément l’attribution du label. Le public ayant la possibilité de constater la présence du label jouera un rôle d’incitation. Si même on pouvait obtenir l’affichage des conditions financières et d’accueil faites aux compagnies, nul doute que le public y trouverait intérêt.

 

ORGANE DE RÉGLEMENTATION ET DE CONTRÔLE

Il devrait être constitué des principaux intéressés à cette aventure collective, en tout premier lieu les acteurs par délégation des compagnies, et les auteurs par délégation de leurs organismes.

Puis les techniciens par représentation ainsi que les gestionnaires de lieux.

Enfin un certain nombre d’organismes officiels : la direction du Off bien sûr, mais aussi et selon une liste non exhaustive à titre indicatif : ADAMI, le ministère de la Culture, le ministère de l’Éducation, la ville d’Avignon, le département de Vaucluse, la région PACA, la SACEM et la SACD, France Bleu Vaucluse, etc. Sans omettre une représentation de la presse critique présente sur le Festival.

Il serait, à mon avis, important que les acteurs et les auteurs disposent dans cet organe d’une majorité relative très nette.

Voici donc quelques propositions, dont je crains hélas qu’elles ne soient balayées très vite sans examen, sous le confortable prétexte d’irréalisme devant l’ampleur de la tâche.

Ce qui est proposé ici est réalisable. Mais pas sans effort ni sans volonté. Il y faudrait deux ans : une saison de réflexion et d’élaboration ; un festival pour répertorier, évaluer les lieux et recueillir l’adhésion de leurs responsables ; une saison de mise en place de toutes les dispositions concrètes ; et un premier festival de « lancement ».

Étant arrivé, comme on dit, presque en fin de carrière, je peux prendre le risque de me faire quelques ennemis. Mais le plus probable à redouter est évidemment le silence lourd de l’indifférence ou du dédain.

Du In au Off, le Festival se prête aisément à toutes les métaphores. Biblique, on dira de lui qu’il a ses grands prêtres, ses pharisiens, sa foule de fidèles et ses marchands du temple… Bucolique, on y verrait plutôt la ruche ou la fourmilière, avec leurs reines inaccessibles, leurs guerrières et leurs intendantes, leurs gros bourdons repus et l’innombrable cohorte de leurs ouvrières infatigables…

Si l’on veut que le Festival ne meure pas de sa boursouflure incontrôlée, comme ces belles étoiles effondrées sous leur propre poids, la situation commande le sursaut pour éviter l’emphase du mot révolution.

Simplement, il n’est pas évident que les marchands du temple soient les mieux désignés pour être l’avant-garde de cette classe ouvrière. 

(1) Henri VI, trilogie de Shakespeare, et six variations dramaturgiques de la Noce chez les petits-bourgeois, de Brecht.

 

Recueilli par

Vincent Cambier

www.lestroiscoups.com

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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