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15 juillet 2009 3 15 /07 /juillet /2009 17:37

Avant l’oubli


Par Maud Sérusclat

Les Trois Coups.com


« Est-ce qu’on peut savoir comment tout disparaît ? » C’est l’une des questions que se posent les personnages de Jean-Luc Lagarce dans « Juste la fin du monde ». Si cette pièce a été très jouée ces dernières années, elle est à nouveau montée cet été à Avignon, au Théâtre Notre-Dame, par la compagnie du Théâtre-d’Ulysse.

Inutile désormais de présenter Jean-Luc Lagarce, dont on ne cesse de dire depuis le cinquantenaire de sa naissance qu’il est devenu l’auteur français le plus joué après Molière. Nombreuses sont les compagnies qui s’y attaquent donc, sans toujours, à mon sens, bien mesurer ce qu’exigent les textes de Lagarce, et notamment Juste la fin du monde. La compagnie du Théâtre-d’Ulysse s’y est essayée et ne m’a pas vraiment convaincue.

Pourtant, l’histoire est saisissante et ne peut laisser indifférent. Louis, personnage principal, mourra sans doute à la fin de l’année prochaine. Il a quitté sa famille depuis bien longtemps, s’est éloigné de sa mère, de son frère Antoine et de sa jeune sœur Suzanne depuis des années maintenant. Il n’est jamais revenu, il n’avait rien à leur dire. Le reconnaîtront-ils ? Leur ressemble-t-il ? Cette fois, il le sait et nous a prévenus, il aura quelque chose à leur dire puisqu’il mourra sans doute. Mais leurs retrouvailles se transforment en un ballet de reproches et de griefs aussi lourds et accablants que ces longues années d’absence et de silence obstiné.

L’amour que j’ai pour Lagarce, et pour cette pièce en particulier, est à la hauteur de ma déception devant la mise en scène d’Yves Penay, qui incarne également le personnage de Louis. Non pas que tout ait été mauvais, car le rôle de Louis, par exemple, a été assez finement interprété par Yves Penay. Mais dans l’ensemble, les choix de mise en scène parfois peu subtils ont étouffé ce texte pourtant si ciselé, si intense, qui tente de dire l’indicible, cette indifférence par-delà les liens de filiation, cette différence qui existe parfois entre les membres d’une même famille, inexplicable sans doute, indépassable en tous cas.

« Juste la fin du monde »

Si, dans le texte, les personnages bousculent leurs mots, leurs blessures, remuent leurs souvenirs ou l’absence même de souvenirs, de liens qui pourraient les rapprocher une dernière fois, dans la mise en scène que je viens de voir, ils se transforment un à un en automates, à la diction trop rapide, saccadée, au regard figé. Ils n’essaient pas de se parler, ils ne jouent pas le jeu du texte. Dans Juste la fin du monde, les membres de cette famille, disloquée par l’absence de l’aîné et le temps qui a passé, peinent à communiquer. Parce que le départ de Louis, comme ses sourires maintenant qu’il est devant eux, ont été compris comme du mépris, alors que ce n’était que de l’impuissance. On se méprend dans cette maison, et les phrases s’entrechoquent comme des coups qu’on s’assène sans le vouloir. Dans cette mise en scène, les corps se superposent, les semelles et les talons de chaussures claquent et crissent, les musiques résonnent les unes après les autres, sans que je ne comprenne ce que ce bal qui se joue devant moi signifie. Tout ici résonne, sauf les mots de Lagarce que j’aurais aimé entendre.

Pourtant, ce qui fait selon moi la violence et la beauté de ce texte, c’est justement que les personnages se retrouvent face à face, et que leurs mots leur échappent, glissent sur eux sans pouvoir les contrôler. Qu’ils tentent de se dire et qu’ils n’y parviennent pas. L’angoisse de Louis n’est pas de mourir bientôt, comme pourrait le sous-entendre Yves Penay en s’écroulant de temps en temps sur le plateau, comme pour mimer le malaise, qui est là, depuis le début, dans le texte qu’il faudrait, peut-être, écouter plus subtilement et faire entendre un peu plus.

Si cet unique et ultime retour est une douloureuse prise de conscience que « tout a disparu » ou que rien n’a existé, il n’était pas à mon sens très utile de le souligner par une succession de danses, macabres ou exotiques, aussi originales et bien exécutées soient-elles. Car, s’ils sont pris au piège de leur filiation, les personnages de Lagarce ne sont jamais des marionnettes, ce qu’ils deviennent au fil de la mise en scène d’Yves Penay.

Les comédiens ont sans doute été les premiers prisonniers de cette prise de position plutôt que de leur personnage et n’ont peut-être pas pu m’émouvoir comme je l’attendais. Tout est affaire de goût, évidemment, et je regrette que cet étouffement du texte qui m’a tant déçue écrase aussi quelques bons et beaux moments. Peut-être faudra-t-il explorer encore un peu « l’infinie douleur intérieure » au cœur de cette pièce et de l’œuvre de Lagarce pour parvenir à la monter sans en avoir peur et sans l’inonder d’effets, en toute simplicité. 

Maud Sérusclat


Juste la fin du monde, de Jean-Luc Lagarce

Compagnie du Théâtre-d’Ulysse

www.theatre-ulysse.com

Mise en scène : Yves Penay

Avec : Cécile Fleury, Michèle Loriot, Chirhane Saïah, Aàxel Bry, Yves Penay

Théâtre Notre-Dame-Lucernaire • 17, rue du Collège-d’Annecy • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 85 06 48

Du 8 au 31 juillet 2009 à 11 heures

Durée : 2 heures environ

17 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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