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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Conflit privé
Le Verbe fou est un petit théâtre « littéraire et permanent » qui fait la part belle au texte. Chant, théâtre, contes, ici le mot est mâché, offert, partagé. À treize heures, alors que le soleil assomme la petite foule massée sur le bout de trottoir qui demeure à l’ombre, on joue « Délire à deux ». Cette pièce peu connue d’Ionesco nous invite dans l’intimité absurde d’un couple en guerre permanente. Voyage en des terres hostiles, où l’incompréhension et le désaccord règnent en maîtres absolus.
Assis sur deux fauteuils un peu miteux, ils nous attendent et nous regardent prendre place. Lui, maigrichon, peignoir doucement ringard sur débardeur sale, chaussons, pantalon de pyjama, regard vide. Elle, épaisse, robe à motif fleuri criard, bigoudis sur la tête, regard tout aussi vide. Autour d’eux, comme le ballet pesant d’un quotidien figé, des objets, laids, mal agencés, jonchent le sol. Le silence se fait, et eux commencent à se parler. De tortues. De limaçons. Débats interminables, cent fois repris, sur lesquels viennent s’échouer leurs éternels désaccords. Car ces deux-là ne sont en accord sur rien. Et si les thèmes de leurs conflits importent peu au final, la nécessité de les mener, tambour battant, front haut, semble leur être vitale. La guerre, au dehors, gronde aussi. Des bruits de grenades, d’explosions, comme un écho aux mille explosions successives qui gangrènent leur quotidien ankylosé.
Dans leurs rôles respectifs, les deux comédiens se montrent plutôt convaincants. Xavier Campion parvient à rendre touchant ce « looser » empêtré dans l’inaction, écrasé par sa femme, lui qui se serait bien vu sculpteur, ou technicien, ou juste loin, enfin, tout ce qui ne soit pas l’existence qui est la sienne. Florence Roux est parfaitement agaçante dans le rôle d’une femme frustrée et piquante, qui continue à songer à ses cheveux alors que les grenades pleuvent. Néanmoins, malgré ces indéniables qualités de jeu, je n’ai pu rentrer pleinement dans l’histoire à laquelle j’étais conviée. Progressivement, leur ennui m’est devenu contagieux, et j’ai regretté que la dimension répétitive de leur conflit prenne le pas sur le moment théâtral que nous avions à partager, ici et maintenant. L’impression d’assister à une boucle qui avait pu se commencer sans moi et se poursuivre après mon départ m’a laissée la sensation désagréable d’être une intruse.
En d’autres termes, peut-être que la clé manquante, pour le moment, est la façon d’utiliser la présence du spectateur dans le conflit imaginé par Ionesco. Vinciance Geerinckx a choisi de laisser les spectateurs en quasi-lumière, et la salle offre une très grande proximité physique entre les acteurs et nous. Cependant, les comédiens, même s’ils s’approchent, même s’ils nous regardent, continuent à jouer un conflit privé, fermé. Il me semble qu’en intégrant pleinement au jeu la présence des intrus que nous sommes, le spectacle s’ouvrirait à la notion d’exhibitionnisme tout autant qu’à celle de voyeurisme. On peut imaginer que c’est par ce biais que le comique et la folie d’Ionesco pourraient prendre un vrai envol et faire grincer réellement l’absurdité des rapports humains. ¶
Élise Noiraud
Les Trois Coups
Délire à deux, d’Eugène Ionesco
Théâtre du Grand-Complot - Compagnie Sur le fil • 163, rue de la Victoire • 1060 Bruxelles • Belgique
+32 25 44 00 34
Mise en scène : Vinciane Geerinckx
Avec : Xavier Campion, Florence Roux
Régie : Joëlle Yana
Le Verbe fou • 95, rue des Infirmières • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 85 29 90
Du 8 au 31 juillet 2009 à 13 heures
Durée : 50 min
12 € | 9 €
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