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14 juillet 2009 2 14 /07 /juillet /2009 12:51

Un beau portrait de femme,
ou quand « le devoir passait avant l’être »


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Et si le personnage principal de « l’Insoumise », de Claude Mercadié, n’était pas l’insoumise en question, mais plutôt son mari ? Dans les années 1920, Lise, une belle jeune femme éprise de liberté et d’indépendance, quitte le domicile conjugal pour aller vivre deux semaines de passion à Venise avec son amant. Les retrouvailles avec famille et mari seront des plus houleuses : c’est en fait tout un modèle de société qui est remis en question par la fugue de la jeune femme.

Lise, c’est une voix. Une voix qui clame le droit des femmes à disposer de leur corps, et non pas à être seulement des génitrices. Qui revendique « le droit de rêver » et fait voler en éclats les tabous du corps et de l’amour. Bref, une voix qu’il faut à tout prix faire taire pour son entourage, encore fermement accroché aux conventions de l’ancien temps, alors même que l’après-guerre voit petit à petit s’envoler les cadres d’un dix-neuvième siècle agonisant et que Lise fait résolument le choix de la modernité.

On a du mal à imaginer aujourd’hui à quel point la question du divorce était un tabou synonyme d’opprobre pour les familles il y a encore quelques décennies. La réputation de la famille et du mari ne pouvaient qu’en être définitivement ruinées. La pièce montre bien à quel point des principes aussi péremptoires qu’hypocrites pouvaient faire obstacle au bonheur des individus. Mais, après tout, la mère de Lise, quintessence de ces femmes tout entières dévouées à leur mari et à leur famille, ne dit-elle pas que, somme toute, « il y a des choses plus importantes que le bonheur » ? Un postulat plus que crédible dans la bouche de cette maîtresse-femme, incarnée tout en raideur par une Nicole Giorno vêtue en grand veuvage et s’appuyant ou vacillant sur sa canne comme sur ses certitudes.

La pièce évite ainsi habilement de tomber dans le manichéisme qui opposerait la gentille et moderne Lise à son entourage méchant et réactionnaire. Les comportements des uns et des autres peuvent tous se comprendre, même si toute la construction dramatique tend à nous faire désirer, d’une façon ou d’une autre, un dénouement heureux pour Lise. Le mari détient à cet égard un rôle clé : c’est en grande partie de sa position à lui que dépend le sort de sa femme. Va-t-il rester arc-bouté sur les principes de la société dans laquelle il a grandi, lui le brillant ingénieur pour qui le comble de la décadence serait de voir des femmes travailler dans la police ? Ou bien va-t-il, au prix d’un terrible effort sur lui-même, briser l’interdit et accepter le divorce ?

En tout cas, si Lise et Louis parviennent un temps à un accord, c’est, comme le souligne le mari désabusé, « au nom de la liberté de la femme et de la dignité de l’homme ». Ce passage, mais pas seulement lui, donne lieu à un échange très fort entre Lise et son mari : dans ce crescendo de la violence verbale rendue avec beaucoup de cœur (et de voix !), les comédiens font naître un beau moment de tension dramatique. En mari cocu, le comédien et metteur en scène Yves Patrick se sort très honorablement d’une partition plus complexe qu’il n’y paraît, face à une Marian Waddington touchante en garçonne tour à tour épanouie et vulnérable.

La mise en scène ne brille pas particulièrement par son audace. Elle tend même à devenir légèrement guimauve quand de grandes nappes de violons accompagnent les retrouvailles complices de Lise et de sa sœur. Elle débute cependant par une très belle image, celle de photos anciennes projetées sur le décor du fond, de grands panneaux de papier dont l’un figure des branches de cerisier du Japon. Un motif pas si banal que cela : comme Lise, forte et fragile en même temps, la branche aux fleurs délicates va-t-elle plier ou rompre dans la tempête ? Dommage que la suite ne continue pas vraiment sur cette lancée. Mais on ne boude pas son plaisir devant ce spectacle attachant, notamment grâce à l’énergie des comédiens. Je pense entre autres au personnage de la bonne, interprété avec une touche comique bienvenue par Laurence Frot, même si son accent avec les r roulés systématiquement finit par agacer. 

Céline Doukhan


L’Insoumise, de Claude Mercadié

Compagnie Naphraplytep • 6, rue des Sablons • 77300 Fontainebleau

06 87 89 48 18

Mise en scène : Yves Patrick

Avec : Marian Waddington, Nathalie Léonard, Nicole Giorno, Laurence Frot, Jean-Luc Giorno, Yves Patrick

Costumes : Catherine Servant

Décors : Laurence Morzuch

Lumière : Jean-Philippe Grima

Technique : Marie-Line Grima

Affiche : Jean-Luc Giorno

Les Ateliers d’Amphoux • 10-12, rue d’Amphoux • 84000 Avignon

Réservations : 06 45 94 56 12

Du 8 au 31 juillet 2009 à 20 h 20, relâche les 14 et 22 juillet 2009

Durée : 1 h 25

15 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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