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13 juillet 2009 1 13 /07 /juillet /2009 07:22

On dirait que je t’aurais tuée


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Jean-Damien Barbin excelle tant comme acteur que comme professeur (il enseigne au Conservatoire national d’art dramatique). Rares sont ses mises en scène. Aussi, quand j’ai su qu’il signait celle de « la Star des oublis » d’Ivane Daoudi, me suis-je rendu sans hésiter au Pulsion Théâtre. Bien m’en a pris car l’émotion et le trouble m’y attendaient.

La pièce flirte ouvertement avec le cinéma, dont l’étrange film de von Sternberg Shanghai express, avec Marlène Dietrich. Tout comme la boudeuse Ada flirte ici avec la dangereuse Cherry, la mémoire avec l’oubli, le réel avec le rêve et l’amour avec la mort. Deux femmes attendent que la pluie cesse pour sortir d’un cinéma. Voilà pour le réel. Elles dialoguent dans le noir, se découvrent des goûts, voire des souvenirs communs. Voilà pour les fantasmes.Ne disent-elles pas toutes deux avoir vécu jadis à Shangai ? Au fait, sont-elles vraiment dans un cinéma… ?

Ivane Daoudi commença à écrire pour le théâtre à la fin des années 1970. Hélène Vincent créa la Star des oublis au Petit Odéon à cette époque-là. Jean-Pierre Vincent monta son Chant du départ au Théâtre de la Ville en 1990. Quatre ans plus tard, Ivane Daoudi s’éteignait à l’âge de quarante-huit ans. Actrice et femme de théâtre accomplie, elle déclarait : « Écrire est pour moi la continuation du jeu de comédienne, des exercices d’improvisations sur un personnage ». Ses dialogues en témoignent. Ils ont la soudaineté et l’inconstance de la pensée. Genet femme.

Très logiquement, tout commence dans le noir, un noir déstabilisant comme dirait mon psy et d’une longueur inhabituelle. Deux voix s’élèvent alors : celle d’Ada (Alexandra Cahen) et de Cherry (Daphné Barbin). Elles chuchotent, se cherchent, s’appellent, se confient. Zut alors !, vous dites-vous. Dans le programme, il y avait deux jolies filles en photo. Là, on ne voit plus rien ! Patience, bientôt vous verrez. Comme au grand-guignol, auquel la mise en scène rend subtilement hommage. Lesbianisme et perversité sont en effet au menu de ce souper fin.

À cette malicieuse frustration succède donc une série de tableaux joliment léchés par les savants pinceaux de lumière d’Hervé Couderc. Excellente scénographie de Fabien Teigné, qui a imaginé pour cette mise à mort un éventail géant se transformant judicieusement en escalier de music-hall. « L’ai-je bien descendu(e) ?! », si j’ose dire ! Jean-Damien Barbin a choisi d’épurer le texte de ses scories naturalistes. On est donc dans un univers résolument mental et fantasmatique.

Avec un sujet pareil, mieux vaut avoir deux bonnes actrices. C’est le cas. Alexandra Cahen est aussi sensuelle dans son Ada paumée que Daphné Barbin glace et fascine dans sa Cherry « amante religieuse ». Ne pas rater  le moment où l’une inflige à l’autre une de ces « exquises souffrances » dont parlèrent Leiris, Bataille et consorts. À voir donc plutôt quand les enfants sont couchés, en galante compagnie, par exemple. Histoire de mettre discrètement sur le tapis l’épineuse question : « Et toi, tu en penses quoi, de l’amour à mort ? » 

Olivier Pansieri


La Star des oublis, d’Ivane Daoudi

Compagnie Filles chocolat

Mise en scène : Jean-Damien Barbin

Avec : Daphné Barbin, Alexandra Cahen

Lumière : Hervé Couderc

Scénographie : Fabien Teigné

Production compagnie Filles chocoloat

Pulsion Théâtre • 56, rue du Rempart-Saint-Lazarre • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 85 37 48

www.avignon-pulsiontheatre.net

Du mercredi 8 juillet au vendredi 31 juillet 2009 à 20 heures

Durée : 45 minutes

15 € | 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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