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13 juillet 2009 1 13 /07 /juillet /2009 07:21

La rébellion vaincue


Par Fatima Miloudi

Les Trois Coups.com


La compagnie 0,10 présente à la chapelle du Verbe-Incarné, à Avignon, une œuvre de l’écrivain ivoirien Koffi Kwahulé. Avec son écriture charpentée, imagée mais sans détours, « Bintou » a conquis le public. Derrière la trame narrative, un propos engagé.

Les acteurs sont dans le public. Ils attendent. Et, soudain, le cri de « Bintou ». Bintou, l’enfant de treize ans, figure d’une liberté honnie ou sainte, en butte avec l’hypocrisie. Celle de son oncle, tout d’abord, levant haut la savate devant les femmes de la famille ; entreprenant hors des regards. Néanmoins, devant l’accusation sans fard proférée par la nièce, la parole de l’homme contre la délurée fait foi. Et sa femme, quoique reconnaissant dans les paroles de la rebelle les proverbes empruntés à la bouche de son époux, se ligue avec lui pour convaincre la mère. Désemparée et faible, seule – le mari chômeur ayant déserté sa fonction –, elle se soumet à ceux qui s’emparent du pouvoir.

Dans ce monde inversé, la lucidité appartient à celle qui emprunte les chemins de l’excès. À la violence physique des Lycaons, dont Bintou est le symbole, s’oppose celle plus souterraine de la famille, parée des atours de la tradition et de la moralité. Bintou rejette toute forme d’autorité, car elle décèle en un tournemain tous les non-dits des discours. Tel un miroir, elle renvoie à chacun ce qu’il ne veut regarder. Son unique désir est de danser. Le barman du café Nénesse – dont le nom seul suffit à caractériser l’homme au torchon sur l’épaule – lui a promis de l’embaucher. Et, naïve comme une enfant qu’elle est, elle consacre tout son temps à parfaire les circonvolutions de la danse du ventre. Cependant, elle devine que sa vie sera brève : « Je sais que je ne verrai jamais éclore mes dix-huit ans, mais ça ne fait rien ». Il est vrai qu’elle est de tous les moments de violence. Néanmoins, le crime ultime ne sera pas celui du gang, mais celui de l’oncle qui fournit les billets afin que Bintou, jambes écartées, subisse la mutilation qui retire le plaisir.

La forme de la pièce emprunte un parcours chronologique dont l’itinéraire est entrecoupé de retours en arrière. Tantôt l’éclairage, tantôt le repli de certains personnages suffit à faire entendre cette entorse du temps. On procède pour le changement de lieu au retrait de dalles de carrelage, tandis que le mobilier change. Les tons qui façonnent l’identité des personnages sont variés et justes. Peut-être la première scène est-elle trop tonitruante et le débit de Bintou (Annabelle Lengromme) trop rapide. Néanmoins, même si elle joue le personnage éponyme, les autres comédiens ont la part belle, en particulier les trois membres du gang des Lycaons (Olivier Desautel, Alexandre Jazédé et Johann Pisiou), qui, dans la scène d’’évocation de Bintou, jouent de registres différents et campent des personnages à la fois touchants et drôles. Quand, à la gouaille et au franc-parler de l’héroïne succède sa fin tragique, l’émotion, dans la salle, était patente, d’autant que la scène burlesque du café précédait la chute barbare. 

Fatima Miloudi


Bintou, de Koffi Kwahulé

Compagnie 0,10

Mise en scène : Lætitia Guédon

Assistante à la mise en scène : Sol Espèche

Avec : Annabelle Lengromme (Bintou), Alexandre Jazédé (Manu), Yohann Pisiou (Blackout), Olivier Desautel (Kelkhal), Sol Espèche et Olivia Dalric (le chœur, en alternance), Juliette Wiatr et Gaëlle Bourgeois (le chœur), Aliou Cissé (oncle Drissa), Mata Gabin (tante Rokia), Dilène Valmar (la mère), Marie-Jeanne Owono (Moussoba), Laurent Gernigon et Yves Jégo (Nénesse, en alternance), Valentin Johner (P’tit Jean, en alternance), Frédéric Merme (Terminator), Emmanuel Mazé (Assassino et P’tit Jean, en alternance), Olivier Berhault (Assassino, en alternance)

Scénographie : Soline Portmann et Benjamin Perrot

Costumes : Julie Couturier

Lumière : Mathilde Foltier-Gueydan

Musique : Dawa Litaaba-Kagnita

Chorégraphie : Yanos Latridès

Affiche : Henri Guédon

Chapelle du Verbe-Incarné • 21G, rue des Lices • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 07 49

Du 8 au 31 juillet 2009 à 13 h 45

Durée : 1 h 30

15 € | 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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