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11 juillet 2009 6 11 /07 /juillet /2009 22:24

Souper saignant


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Écrit voici vingt ans, « le Souper » de Jean-Claude Brisville est toujours aussi brûlant. L’argument semble tout droit sorti d’un manuel d’histoire : il s’agit d’une rencontre entre deux figures politiques éminentes du début du dix-neuvième siècle, Talleyrand et Fouché, qui, donc, devisent autour d’un bon souper. Aimable causerie entre amis ? Point du tout. Car, dans cette incroyable joute verbale, c’est rien moins que l’avenir de la France qui est en jeu.

Le spectateur est tout de suite plongé dans le vif du sujet, au cœur des enjeux politiques du moment. Mais ceux-ci ne sont pas explicités, plutôt évoqués au fur et à mesure du dialogue, par petites touches. Au fil de la pièce, ce qui paraissait assez opaque au début s’éclaircit progressivement, et la complexité des deux personnages n’en apparaît que plus grande. La pièce évite ainsi de tomber d’emblée dans un didactisme potentiellement soporifique ! Au contraire, on ne s’ennuie pas une seconde tant le face-à-face entre ces deux monstres sacrés donne à voir deux personnalités exceptionnelles par leur intelligence politique, leur extraordinaire repartie et l’art consommé avec lequel chacun sait trouver les arguments qui feront basculer la rencontre en sa faveur. Aucune péripétie extérieure ne vient influer sur le déroulement du drame, toute la progression dramatique est engendrée seulement par l’échange verbal entre les deux protagonistes, même si le bruit de la foule des Parisiens se fait entendre au-dehors. Ce resserrement permet de concentrer toute l’attention – et la tension – sur le duel entre les deux hommes.

Ces derniers, cependant, ne se situent pas sur le même terrain. Fouché, devenu duc d’Otrante par la grâce de l’Empereur, fut aussi le sanguinaire chef de la police sous la Révolution, le « Boucher de Lyon ». Sa terrible efficacité et ses redoutables réseaux ont permis à ce roturier de gravir l’échelle sociale, mais au prix du sang versé. Il sait tout sur tous, y compris son adversaire, Talleyrand. Autant Fouché est un bouledogue acharné, autant Talleyrand est un félin rusé et calculateur, mais tout aussi puissant dans son raffinement. La tension dramatique procède souvent de cette différence fondamentale. Mais ces deux fins stratèges ont un point commun : une égale soif de pouvoir. Toute la discussion, magistralement écrite par Jean-Claude Brisville, va alors consister pour ces deux-là à trouver un terrain d’entente, une sorte de compromis dans lequel ces deux égos surdimensionnés trouveront satisfaction.

Il fallait donc trouver les mots pour donner toute leur épaisseur dramatique à ces personnages historiques dont la biographie et la personnalité dépassent, par leur richesse et leur complexité, tout ce qu’un auteur aurait pu imaginer ! Et rendre à la fois plausible et accessible cette confrontation. Pari tenu haut la main par Jean-Claude Brisville, dont le texte étincelle de mille feux, à la fois par le nombre de saillies remarquables qu’il distille et par leur constante qualité : pas un mot n’est de trop, chaque phrase participe d’une rhétorique parfaitement calculée. Tout ici est aussi tendu et précis qu’une exigeante partition pour deux instrumentistes de haut vol !

Si aucun des deux personnages n’est, c’est le moins qu’on puisse dire, franchement sympathique, celui de Talleyrand est particulièrement impressionnant. Grâce à l’interprétation tout en finesse de Gérard Desnoyers, on croit voir un grand tigre guettant sa proie et prêt à bondir au moindre faux pas. Le comédien manie avec bonheur tout le registre de la délectation d’un Talleyrand sûr de sa supériorité. C’est un plaisir d’écouter sa voix tout à la fois à la fois forte, pleine de noblesse et d’ironie, allongeant légèrement certaines voyelles avec des inflexions toutes aristocratiques. Face à lui, Gilbert Coudurier, dans un rôle plus ingrat de rhéteur moins brillant, compose un très honorable Fouché, arc-bouté sur sa vision despotique d’une police omniprésente (« dans toutes les consciences » !), un rêve de puissance qui lui permet de mieux oublier ce qui est en fait un véritable complexe d’infériorité.

La pièce suggère ainsi plusieurs leçons. Pour Fouché, tout homme est un coupable en puissance. Avec ses dossiers complets sur chaque citoyen, il donne à voir une image repoussante d’une société fondée sur le soupçon et la répression. Mais Talleyrand ne fait, au fond, pas preuve de plus d’humanité. On se rend compte que les destinées de tout un peuple sont finalement décidées au sommet par les échanges informels de quelques potentats habiles, seuls vrais acteurs de la chose politique. Au spectateur de voir ou non dans ce constat pessimiste une résonance dans des contextes plus actuels ! 

Céline Doukhan


Le Souper, de Jean-Claude Brisville

Coproduction Cie Cyranophile et Les Tréteaux aux quatre vents

www.cyranophile.fr et www.treteaux4vents.fr

Mise en scène : Jean-Jacques Durand

Avec : Gilbert Coudurier, Gérard Desnoyers, Jean-Jacques Durand

Costumes : Françoise Forestier

Théâtre Buffon • 18, rue Buffon • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 27 36 89

Du 8 juillet au 1er août 2009 à 16 h 15

Durée : 1 h 20

16 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Dominiqu 20/07/2009 15:11

Etonnant, ce souper. Dès les 5 premières mn, j'étais dedans et c'est comme si les comédiens avaient tjrs été les personnages. Très fort. Cela ne m'était jamais arrivé auparavant! Je veux dire, si rapidement...

Seul accroc, le principal ennemi du spectateur à Avignon : la mauvaise qualité des sièges ! Cela m'a gaché le spectacle.

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