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30 juin 2009 2 30 /06 /juin /2009 13:03

Derrière le voile…


Par Fatima Miloudi

Les Trois Coups.com


Dans le cadre de Montpellier danse 2009, Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, directeurs depuis 2004 du Centre chorégraphique national de Caen, proposent dans le beau lieu du couvent des Ursulines leur dernière création : « Manta ». Terme espagnol désignant une couverture, il renvoie dans l’esprit des auteurs à l’ensemble des voiles qui couvrent le corps de la femme. Dans le hasard de l’actualité sur le port du voile intégral en France, le solo de la danseuse Héla Fattoumi questionne le corps et les limites qui lui sont assignées par la présence d’un voile, le hijab. Qu’est-ce alors qu’être un corps derrière un voile, et comment danser une danse sans corps ?

Des images sont projetées sur grand écran à partir d’un ordinateur portable déposé sur un podium par la danseuse. Toutes sont issues du web et ont trait à la question du voile. De femme voilée en femme voilée, certaines images suscitent le rire ou une incompréhension teintée d’effroi : telle celle d’un bébé, coran à la main et burqa dès l’aube de la vie, ou celle d’une femme nageant dans la mer avec son mari, tout en ayant conservé sa tenue coutumière. Pendant que défilent les images d’une conseillère en maquillage, la danseuse a endossé un hijab blanc. Le ton est donné, celui de l’incongruité des situations qui obligent à se demander comment peut exister un corps jamais débarrassé d’un voile.

Le premier tableau est surprenant. Ce qui se cache derrière le voile n’est pas la partie que l’on croit voir. Ainsi se pose d’emblée la question de la place du corps. Courbée, la danseuse propose au regard une partie proéminente, ses fesses, qui, cachées derrière le voile blanc, ne sont plus considérées que comme un voile se mouvant. Le corps, détaché du regard par un écran, en devient presque abstrait. Puis, dans une inversion de l’avant et de l’arrière, le spectateur est soumis à l’illusion opérée par la seule présence du voile. La musique cesse, et l’unique mouvement qui persiste du corps devenu statique est celui des yeux qui croisent de façon déterminée le regard du spectateur. La lumière s’efface ; le corps se déplace, laissant sur la rétine la persistance de cette forme abstraite qu’est la femme voilée.

« Manta » | © Éric Lamoureux 

Une autre séquence expose les textes empruntés à deux sourates du Coran. La danseuse a relevé son voile et, le regard porté sur l’écran, recule dans une lenteur telle qu’elle laisse entendre le poids imposé par les mots. Ayant soudain recouvert son visage, elle se retourne brusquement et s’affaisse jusqu’à réduire son corps à n’être plus qu’un tissu ne recouvrant aucun membre, flottant à l’avant d’elle-même. Sa bouche obstruée par le voile, sa respiration se fait oppressante. Et il suffit de ce mouvement de la bouche sur l’étoffe pour évoquer l’enfermement de la femme voilée. Le hijab ne s’ouvre qu’un seul instant : deux jambes écartées laissant voir la violence de l’assaut.

À un autre moment, le corps, en proie à une sorte de frénésie, se met à se mouvoir. Le voile devient lumière, mais, comme dans une radioscopie, ce corps qui est donné à regarder n’est pas attirant. C’est plutôt la mort dansant : squelette noir prisonnier d’un voile comme d’une peau dont il faut s’échapper. Soumise ensuite à la tâche laborieuse de plier du linge, en l’occurrence des carrés de tissu, et submergée par le mouvement perpétuel d’une mécanique effrénée, la femme voilée se libère de son carcan dans une rébellion du corps. Hébétée, elle retrouve plus tard une joie enfantine, celle de sauter à la corde et récupère son corps d’avant, l’insoumis. Derniers tableaux, celui d’Héla Fattoumi, en tenue de femme moderne, chantant et égrenant le long chapelet des noms féminins qui ont marqué l’Histoire. Et, enfin, le corps libre qui se laisse aller à danser, car la danse est l’expression du corps reconquis.

Le propos de Manta est engagé et ne fait pas dans la demi-mesure. Le choix d’un solo est fort approprié, car, sans comparse féminin ou masculin, il permet au spectateur de porter son regard uniquement sur la femme voilée, ses gestes et ses émotions. Il s’agit d’un point de vue sur la question, celui d’une artiste d’origine tunisienne qui interroge le voile dans son rapport à la liberté de l’être qui est, en premier lieu, celle de ses mouvements. 

Fatima Miloudi


Manta

Chorégraphie : Héla Fattoumi et Éric Lamoureux

Danse : Héla Fattoumi

Lumière : Xavier Lazarini

Son : Éric Lamoureux

Costumes : Marilyne Lafay

Scénographie : Stéphane Pauvret

Production : Centre chorégraphique national de Caen - Basse-Normandie

Coproduction : festival Montpellier danse 2009 | Life (Lieu international des formes émergentes) à Saint-Nazaire

Salle Bagouet, Les Ursulines, Montpellier danse • 18, rue Sainte-Ursule • 34961 Montpellier cedex 2

Réservations : 08 00 60 07 40

Vendredi 26 juin 2009 à 18 heures, samedi 27 juin 2009 à 20 heures

Durée : 1 h 15

17 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Charlie 05/09/2009 09:19

Une critique ciselée, sensible ... Merci de l'avoir partagée !La pièce est-elle encore dansée quelquepart ?

nina D'istanbul 01/07/2009 23:40

il semblerait que bientôt la turquie soit à l'honneur à Montpellier..(danse)
http://www.saisondelaturquie.fr/dokuman-compagnie-taldans-mustafa.html
Bonsoir

CURIEUX....C'EST....ICI 01/07/2009 19:38

c'est bon à savoir... trés bon article...
lorent et ses
2900 tailles-crayon....

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