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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Voulez-vous, ou non, du naturalisme ?
Dernière concurrente du concours des jeunes metteurs en scène organisé par le Théâtre 13, Nelly Morgenstern, avec sa première réalisation dans des conditions professionnelles : « Chaos debout » de Véronique Olmi. Une pièce sur la société russe de 1995 vue à travers la lutte désespérée d’une jeune femme pour sauver son couple. Un rôle en or pour Elsa Rozenknop, qui s’en sort mieux que bien. Le reste…
Donc, nous sommes
à Moscou en 1995. La guerre de Tchétchénie fait rage. Iouri en revient estropié, autant au propre qu’au figuré. Katia, sa femme aimante, ne sait plus quoi inventer pour le sortir de son mutisme
alcoolisé. D’autant que ce couple en péril n’a même pas droit à l’intimité. Ils vivent en effet à sept dans une kommunalka (appartement communautaire) avec le beau-père grabataire,
l’ancienne propriétaire des lieux, un couple de veilleurs de nuit et, pour faire bonne mesure, Gricha, une petite frappe qui fait du marché noir.
Tout ça, je vous le dis parce que je connais la pièce. Ceux qui la découvrent vont avoir un peu plus de mal à en saisir d’emblée l’enjeu. C’est le seul, mais gros, défaut de cette mise en scène, qui assure mal ce service minimum des informations que tout spectacle doit à son « usager ». Qu’on puisse au moins entrer, nom d’un Meyerhold ! Nelly Morgenstern nous suppose tellement au fait de ces mœurs abracadabrantes qu’engendra le communisme qu’elle ne nous les montre pas. On a compris qu’il le faudrait.
Le décor, bien que tartignol, irait encore. Mais ces Bielinski qui sont aussi musiciens… ça, c’est la vraie catastrophe. Qui sont-ils ? Des artistes irresponsables, des mouchards, des jaloux (mais de quoi ?). On se perd en conjectures. Alors que le récit a seulement besoin de deux pauvres bougres (l’auteure les avait même pensés « d’un certain âge ») qui travaillent la nuit, donc voudraient dormir quand les autres s’éveillent ! On n’a pas tous les mêmes horaires, c’est tout ce que veut nous dire cette pièce. Que c’est une aberration de vouloir faire cohabiter dans le même appartement des vies qui n’ont rien à voir les unes avec les autres. Véronique Olmi ne fait d’ailleurs ici que reprendre les critiques du communautarisme déjà émises par ses prédécesseurs : Boulghakov, Nicolaï Erdmann, plus tard Slavkine, etc.
Or, là, on a un loustic qui, au lieu de donner régulièrement des coups dans la cloison parce qu’il veut dormir, tape sur une grosse caisse. Bien malin qui comprend pourquoi. D’autant que sa copine en profite pour jouer alors sur son crincrin un air qui se veut oppressant. On n’a rien contre le symbolisme, au contraire ! Mais alors, tout doit être symbolique. Comme chez Thomas Bouvet, mon chouchou. Ici, comme disait Godard à propos des westerns, je n’y comprends rien. Pourquoi la violoniste vient-elle imbiber, de vodka – en plus ça coûte cher –, le linge de sa colocataire avant de le piétiner sauvagement ?
Je termine avec cette histoire de naturalisme parce que c’est très important. On ne réalise pas davantage, dans cette version très brouillon, que chaque occupant de la kommunalka a ses ustensiles, ses provisions, ses cachettes, qu’il ne veut prêter sous aucun prétexte. Alors que c’est décisif. Car ce que l’auteure veut nous montrer encore, c’est la faillite d’un système qui prône l’altruisme, mais en fait encourage la fraude (Gricha), la délation (le père d’Iouri, puis Iouri lui-même), le cynisme (Gricha toujours), l’égoïsme le plus féroce (à peu près tous). Une idéologie qui occulte, car redoute, la sexualité (allez donc batifoler dans la même chambre qu’un de vos parents !) et sacrifie sans états d’âme sa jeunesse à ses guerres.
Nelly Morgenstern ne traite que ce dernier point. Et encore, mal, car on ne croit guère à son Iouri. Acteur trop jeune, peut-être. En outre, qu’elle m’excuse, car pour une première mise en scène la dame est plutôt douée, mais elle commet aussi un contresens : en faisant des Bielinski des bourreaux alors que ce sont surtout, eux aussi, des victimes. Manque, comme on dit, de maturité politique. Et ce n’est pas grave du tout ! Je serai bien le dernier à tomber à mon tour dans ce stalinisme sans Staline qui régit encore tant de jugements artistiques (et pas qu’artistiques !) dans ce pays.
Seulement, alors pourquoi, dans ce cas-là, ne monte-t-elle pas des choses soit plus symboliques, soit moins politiques ? Ce ne sont pas les Vincent Delerm qui manquent ! Car, pour le reste, elle s’y entend. Dès que les personnages se déchirent, je dirais comme sous n’importe quel régime, on y croit, c’est vivant. J’en veux pour preuve la scène où, par exemple, Gricha (Tristan Le Goff) conclut son marché avec Katia (Elsa Rozenknop), qui réveille par sa fraîcheur.
Il faut dire que nos deux « anti-tourtereaux » se sont un peu retrouvés dans cette étrange relation d’amour-haine. Ils avaient déjà collaboré dans le Off d’Avignon 2007 à un Léonce et Léna de Büchner que nous avions couvert. C’est un grand plaisir de les voir jouer. De même, Marie Daude dans Babouchka. À l’heure où ces lignes seront publiées, on connaîtra sans doute le nom de la lauréate. Sans doute Julie Deliquet, dont le Lagarce a fait l’unanimité aux Trois Coups. C’est bien sûr le seul spectacle que je n’ai pas vu. Mon préféré reste donc la Cruche cassée. Le mec têtu. ¶
Olivier Pansieri
Les Trois Coups
Chaos debout, de Véronique Olmi
Le Théâtre du Nécessaire
Mise en scène : Nelly Morgenstern
Avec : Raphaël Chevalier-Duflot, Marie Daude, Elsa Hamane, Tristan Le Goff, Julien Leonelli, Elsa Rosenkop
Musique : Elsa Hamane
Scénographie et costumes : Camille Ansquer
Lumières : Romain Jocrisse-Zurlinden
Production Théâtre du Nécessaire
Théâtre 13 • 103 A, boulevard Auguste-Bianqui • 75013 Paris
Métro : Glacière
Réservations : 01 45 88 62 22
Vendredi 26 juin 2009 à 20 h 30, samedi 27 juin 2009 à 19 h 30
Durée : 1 h 30
15 € | 11 €
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