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24 juin 2009 3 24 /06 /juin /2009 17:47

À la recherche du bonheur perdu


Par Julie Olagnol

Les Trois Coups.com


Lorsque Claudia Stavisky adapte « Oncle Vania », le classique d’Anton Tchekhov gagne en légèreté. Entièrement dédiée à ses acteurs, la pièce devient pleine de mordant et d’ironie.

Une forêt clairsemée en toile de fond, une table, quelques chaises, du gravier pour évoquer la campagne. Le décor est sobre, mais suffit à représenter, justement, « la paresse à vivre » qui se distille dans le domaine à l’abandon d’oncle Vania. Le temps d’un automne orageux, la présence de Sérébriakov, un professeur à la retraite, et de sa jeune épouse, Éléna, perturbe la vie tranquille et besogneuse qui s’y déroulait.

Oncle Vania n’est pas une pièce de situations, mais dédiée à ses acteurs. D’aucuns diront qu’il ne s’y passe pas grand-chose. On prend pourtant plaisir à regarder les membres de cette famille, partagés entre désillusions et rage de vivre. Contemporain, le propos soulève les grandes questions de l’insatisfaction, de l’ennui, et des regrets à l’heure du dernier bilan. Visionnaire, Astrov, le médecin à l’engouement écologiste débordant, soulève les grandes préoccupations de notre xxie siècle.

Les acteurs ont revêtu des costumes sans âge. Leurs déplacements et attitudes corporelles laissent deviner leurs pensées intimes. Ils apparaissent souvent de dos, ou de profil, pour rappeler au spectateur qu’il est le témoin de la dégradation des rapports d’une famille jadis heureuse. Le pas de la vieille nourrice est lourd. Sonia, la fille du professeur, se recroqueville sous la table comme une enfant. Oncle Vania s’agite et s’exprime bruyamment. Lointains, indifférents, ou volubiles, les acteurs de Claudia Stavisky n’en sont que plus familiers.

La diction, volontairement étrange, peut déranger. Spécialement celle de Sonia. Comme si les acteurs déclamaient de grandes vérités dont ils ne comprenaient que le premier degré. Mais, très vite, oncle Vania et le docteur, animés par le souffle de la vie, entraînent leurs complices vers plus de fluidité.

© Christian Ganet 

La présentatrice Claire Chazal confiait cette semaine à la presse : « Après 50 ans, on pense, au moins ». Les personnages de Tchekhov, chacun à sa manière, semblent s’y résigner. Ultime audace, ils cherchent à connaître une dernière fois le grand frisson. Sérébriakov (Georges Claisse) a connu la grande vie, la reconnaissance et les femmes. Malade, il cherche à se faire plaindre, là où, en réalité, il refuse de vieillir. Oncle Vania (Didier Bénureau, excellent), autrefois dévoué à son beau-frère, regrette d’avoir sacrifié sa vie pour les autres. Une vie qu’il aimait, avant l’arrivée des gens de la ville. Qu’ils regrettent le bonheur ou le fait de ne pas l’avoir connu, les deux hommes, au seuil de leur vie, font porter aux autres le poids de leur vieillesse.

Entre ces deux figures, Astrov (Philippe Torreton). Plus jeune, il n’en est pas moins désabusé. Amoureux de la nature, de la beauté et du vin, il se dit misanthrope. Étrange, ou plutôt passionné, il assène les vérités d’un homme détaché. En réalité, il est sensible. Que peut-il espérer si, à défaut d’être presque terminée, sa vie est toute tracée ?

Ici, vieillir prive de la liberté d’action. Complices de leur renoncement en même temps qu’ils s’en débattent, les trois hommes font figure de têtes pensantes face à des femmes résignées et terre à terre. Éléna (Marie Bunel), dont la démarche chaloupée a ravi tous les cœurs au point de réduire les hommes à l’inaction, ne s’abandonne pas à l’infidélité. Impassible et terne, comme elle se définit, elle évolue en spectatrice dans la mise en scène de Claudia Stavisky. Sonia (Agnès Sourdillon), « la pas belle », amoureuse éconduite, se contente de sa vie de labeur. Par leurs monologues, les deux femmes partagent avec le public des moments de complicité où on les découvre profondes et sensibles. En un mot, plus humaines.

Malgré de nombreuses allusions à la dure vie de la campagne, la critique de la petite bourgeoise russe est délaissée au profit des intrigues amoureuses. La folie douce menace les hystériques : « L’être humain est cinglé », dira Astrov. D’un cynisme mordant, Oncle Vania provoque de franches rigolades. Un heureux glissement vers la comédie de boulevard pour une pièce souvent jugée difficile. 

Julie Olagnol


Oncle Vania, d’Anton Tchekhov

Mise en scène : Claudia Stavisky

Texte français : André Markowicz et Françoise Morvan

Avec : Didier Bénureau (Ivan Petrovitch Voïntski, oncle Vania), Philippe Torreton (Mikhaïl Lvovitch Astrov, médecin), Georges Claisse (Alexandre V. Sérébriakov, professeur à la retraite), Marie Bunel (Éléna Andréevna, femme du professeur), Joséphine Derenne (Maria Vassilievna, mère de Voïnitski), Maria Verdi (Marina, vieille nourrice), Jean-Pierre Bagot (Ilia llitch Téléguine, propriétaire foncier ruiné)

Décor : Christian Fenouillat, assisté de Catherine Floriet

Lumières : Franck Thévenon

Cotumes : Graciela Galan

Création sonore : Bernard Valléry

Assistante à la mise en scène : Marjorie Évesque

Théâtre des Célestins • 4, rue Charles-Dullin • 69002 Lyon

Réservations : 04 72 77 40 00

Du 27 mai au 26 juin 2009 à 20 heures, dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 2 heures

De 7,50 € à 33 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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