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24 juin 2009 3 24 /06 /juin /2009 01:23

Un cheval bien tempéré


Par Ilène Grange

Les Trois Coups.com


Le théâtre équestre de Bartabas s’expose sous les étoiles pour donner à voir un spectacle fait de correspondances entre les chevaux et les hommes, dans une nuit accueillante et au son de la musique énergique de Jean Sébastien Bach. « La Voie de l’écuyer », spectacle de l’Académie équestre de Versailles, se joue dans le cadre du Printemps des comédiens à Montpellier, invitant au voyage entre la terre et les astres. Un voyage efficace et rythmique, au trot.

Ce spectacle est assez singulier, car il expose la genèse du dressage et les tables de l’art équestre. Et, dans cette mesure, il n’est pas une fiction. En cela, il est difficile de le qualifier de représentation et de l’aborder comme tel. Pourtant, la distance de l’exposé n’empêche à aucun moment l’enchantement du théâtre, et de l’impact poétique.

Une voix off nous permet de comprendre au début du spectacle l’objectif et l’enjeu de cette œuvre d’érudition équestre qui va nous être présentée. La voix évoque l’importance de la tradition dans le travail de l’écuyer. Une tradition comme retour vers le sens premier, et sans doute le plus proche de la vérité, puisque encore vierge des artifices des siècles de pratique et de théories équestres. L’idée d’un sens premier, ontologique, c’est aussi une invitation à rejoindre la bête, le cheval, pour entrer en relation avec lui. Communiquer d’une manière simple, respectueuse et mutuellement confiante, presque communiante.

Le début du spectacle est donc un retour aux fondements, à l’objectif initial, à la mire de la pensée équestre. Pour représenter ce point de départ, Bartabas met en scène trois femmes en toge noire, solennelles, armées de grands arcs majestueux, qui, dans une symétrie millimétrée, chorégraphient leur tir vers une cible située à l’arrière-scène. La métaphore est évidente, le théâtre de Bartabas sera précis, méticuleux et, par-dessus tout, raffiné.

© Marie Clauzade

L’agencement du spectacle est intelligent, mesuré. Il se découpe en tableaux, où les duos écuyer-cheval alternent avec des scènes de groupe aux chevaux montés en carrousels et en entrelacs multiples. Dont les pieds et les jambes ne s’embrouillent jamais, et cela grâce à la précision rigoureuse des écuyers. La musique de Bach accompagne chacun des tableaux, et correspond tantôt au recueillement poétique du duo de l’homme et de son cheval par le biais d’une suite pour violoncelle, tantôt à la liesse d’une fugue qui réunit plusieurs chevaux. Ce découpage permet une vivacité qui dynamise l’érudition équestre exprimée par la voix off.

L’art de Bartabas est exposé avec solennité et aussi tonicité. L’élégance baroque est soulignée par le choix musical. En effet, choisir Bach, maître de la pédagogie instrumentale et de la technique musicale (dans la composition comme dans l’improvisation), est tout à fait approprié à la personnalité créatrice et à la direction de Bartabas. On pense même par moments que l’association entre les deux maestros est parfaitement fondée.

Mais, au-delà de ce raffinement esthétique et primordial, Bartabas émaille son propos de franche humanité : il laisse un espace potentiel à la spontanéité, au beau milieu de la mesure la plus fine. À cet égard, les écuyers poussent des interjections, s’adressent au chevaux, ont des moments d’adresse instinctive. Cet aspect est intéressant : il soutient l’idée impromptue du rapport libre de l’homme et de l’animal, le rapport premier qui n’est pas celui du dressage, mais du respect de l’énergie et de l’intelligence du cheval. On regrette que ce côté organique et authentique ne soit pas plus fréquent. Il ne se retrouve pas, par exemple, dans une bande-son en réel, avec de vrais musiciens interprétant Bach ou avec un récitant en chair et en os devant nous, avec lui aussi sa marge humaine instinctive. C’est un peu dommage, et la mesure finit par reprendre tout à fait les rennes du propos.

Ce spectacle est, dans son extrême et sublime rigueur, une expression noble de la relation entre le cheval et l’homme. Celle-ci exalte l’allégeance faite à cet animal, et la grâce de cette créature. Qui, en retour, danse littéralement sur les fugues de Bach avec une légèreté qui laisse coi et fait reconnaître toute la maestria du travail de Bartabas et des écuyers de l’Académie équestre de Versailles. 

Ilène Grange


La Voie de l’écuyer, opus 2009

Académie équestre de Versailles - direction Bartabas

Espace du Bassin • domaine d’O, 178 rue de la Carriérasse • 34097 Montpellier cedex 5

Du 12 au 18 juin 2009 à 22 heures

De 32 € à  20 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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