Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 juin 2014 3 11 /06 /juin /2014 12:58

Dire quelque chose
à propos de ça


Par Aurore Krol

Les Trois Coups.com


Créée dans l’urgence du Printemps arabe, « 33 tours et quelques secondes » est une pièce sans comédiens. Elle questionne la manière dont les médias et les réseaux sociaux peuvent récupérer un geste individuel pour le pervertir insidieusement.

33-tours-615 christophe-raynaud-de-lage

« 33 tours et quelques secondes »

© Christophe Raynaud de Lage

Tout débute par un fait-divers. Rabih Mroué et Lina Saneh ont entrepris l’écriture de la pièce suite au suicide du jeune activiste libanais Diyaa Yamout. Un acte qui avait alors fait s’enflammer la Toile. Entremêlant éléments réels et fictionnels, les deux metteurs en scène créent une œuvre composée d’écrans, comme autant de filtres nous distanciant du propos. Mais aussi comme autant de miroirs de notre existence dématérialisée.

Les choix scénographiques mettent en évidence l’absence. Sur un bureau déserté, un téléphone portable, un écran d’ordinateur et un cellulaire se donnent la réplique tandis qu’est projeté en fond de scène le mur Facebook du défunt. Le public peut ainsi suivre les interventions des différents contacts suite à l’annonce du suicide. Et même si la vie a déserté le plateau, l’humain qui a inspiré cette œuvre plane constamment dans une absence présente, dans une zone de non-droit à l’oubli. Sa voix se rappelle ainsi à nous à chaque fois qu’une jeune femme appelle son répondeur pour évoquer leur histoire et repousser le deuil.

Les codes du Net répondent à un vocabulaire qui nous est familier, un vocabulaire qui, ici, s’étire de la rumeur à la théorie du complot à travers un défilé de commentaires aussi vains que banals. Le manque de recul, l’indigence du contenu et l’indécence des propos y sont flagrants. C’est avec une fascination vaguement morbide qu’on dévore ces lignes, qu’on reste rivé à cette interface qui a bouleversé nos modes de vie et d’échange. On est ainsi témoin de vaines tentatives de fédérer, cachant bien souvent un moyen d’attirer l’attention sur soi, et l’ensemble ne provoque d’ailleurs aucune réaction du reste de la blogosphère.

Reposer en paix ?

C’est une pièce sans acteurs, une pièce qui questionne nos modes de vie et la portée réelle de la communication dématérialisée. Est-il possible de reposer en paix quand on est a été porté au rang d’icône ? Peut-on porter un geste libre sans qu’il ne soit utilisé à d’autres fins ? Si elle n’évite pas quelques écueils, un problème de rythme dans la dernière partie notamment, cette pièce réussit à souligner les liens désormais indissociables de l’intime et du public.

Impossible de ne pas y voir un écho à The Pixelated Revolution, un autre travail de Rabih Mroué programmé simultanément dans le cadre du Festival Transamériques. Cette autre pièce traite de la guerre syrienne à travers la manière dont des citoyens anonymes se sont mis à filmer les exactions pour pallier les manquements médiatiques, finissant par filmer leur propre mort quand le pays s’est enfoncé dans la violence.

Sans excès d’empathie ni recours au spectaculaire, les deux propositions jouent de la frontière de la théâtralité, dans une forme presque documentaire. Un propos intelligent, sobre et juste. 

Aurore Krol


33 tours et quelques secondes, de Rabih Mroué et Lina Saneh

Mise en scène : Rabih Mroué et Lina Saneh

Interprétation : Nagham Abboud, Samir Abou Jaoudé, Thomas Bowles, Edy Gemaa, Raseel Hadjian, Colette Hajj, Wadad Hneine, Paul Khodr, Ibtisam Kishly, Éliane Mallad, Muriel Moukawem, Élie Njeim, Antoine Ozon, Najeeb Zeytouni

Voix : Gheith el-Amine, Abdallah el-Machnouk, Raphael Fleuriet, Charbel Haber, May Kassem, Nesrine Khodr, Victoria Lupton, Diran Mardirian, Rabih Mroué, Ziad Nawfal, Lina Saneh

Graphisme, animation et scénographie : Samar Maakaroun

Assistance à la création technique : Thomas Koppel et Sarmad Louis

Traduction : Sarmad Louis

Direction photographique : Sarmad Louis

Casting et production déléguée : Petra Serhal

Montage : Sarmad Louis et Najib Zeitouni

Cet évènement s’inscrit dans le cadre du Printemps numérique 2014 de Montréal

Direction technique : François Pilotte

Coordination technique : Steve Lalonde

Conservatoire d’art dramatique, Théâtre Rouge, 4750 Henri-Julien, Montréal, QC, Canada

Réservation : www.fta.qc.ca

Du 5 au 7 juin 2014, à 21 heures

Durée : 1 heure

33 $ | 28 $ | 25 $

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher