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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Cauchemar à l’anglaise
La Manufacture des Abbesses est en train de devenir l’un des principaux lieux de création théâtrale à Paris. Encore une première, mondiale cette fois : « Sibylline », la dernière pièce du dramaturge anglais Noli, dans une traduction et une mise en scène de Marianne Groves. Spectacle court, présenté à un horaire inhabituel, mais qui vaut le déplacement, aussi bien pour son originalité que pour la qualité exceptionnelle des comédiens qui figurent à l’affiche. À noter, le samedi 27 juin 2009, une rencontre avec l’auteur à l’issue de la représentation.
Le théâtre anglo-saxon ne cesse de produire de nouveaux auteurs intéressants. Noli, à la fois dramaturge et cinéaste, est une sorte de lointain descendant d’Harold Pinter. Comme son illustre prédécesseur, il s’y entend pour élaborer des pièces dérangeantes qui n’hésitent pas à franchir résolument les bornes du réalisme. Il n’en a pas moins son univers à lui, inquiétant et violent, qui ravira à la fois les tenants d’un théâtre exigeant et les amateurs d’émotions fortes ou d’expériences inclassables.
Sybilline commence un peu comme la Ville, la dernière pièce de Martin Crimp, jouée au Théâtre des Abbesses cet hiver, ou comme l’Amant de Pinter : on découvre un couple bourgeois quelconque, saisi dans son intimité. Mais ce qui intéresse Noli, c’est la violence latente qui se dissimule derrière l’apparente banalité. Cette violence, cette menace, on la pressent déjà en découvrant le décor rouge et noir qui nous plonge d’emblée dans une ambiance proche de David Lynch. Dès les premières minutes, la conversation se dérègle, l’anormalité s’insinue. Paul, le mari, prononce inlassablement les mêmes paroles, va chercher inlassablement le même verre d’eau… C’est le début d’un cauchemar qui se précisera avec l’arrivée du troisième personnage, un certain Tom.
Le spectateur, hésitant entre rire et angoisse, partage le désarroi de Carole (Sophie Vonlanthen en brune), qui tente de ne pas perdre pied face au comportement incompréhensible de son mari. Pourquoi Paul tient-il tant à inviter Tom, sachant que celui-ci plaît un peu trop à sa femme ? se demande-t-on. Détours et ambiguïtés de la psyché humaine, que Noli excelle à montrer. Le malaise augmentera lorsque l’amitié virile des deux hommes – à la fois rivaux et complices – se retournera contre la femme, la réduisant soudain à l’état de proie.
© François Pugnet
Marianne Groves a su trouver des comédiens à la hauteur de la subtilité des personnages. Jean-Michel Tinivelli, qui remonte sur les planches après vingt ans de cinéma et de télévision, fait une prestation remarquable dans le rôle de Paul. Sa voix chaude, ses brusques accès de violence, son jeu qui bascule dans la folie portent le spectacle. Son comparse Morgan Perez n’est pas en reste : tous deux jouent à merveille l’étroite limite entre civilité et sauvagerie, puis le désir phallocrate d’avilir la femme, avec ses aspects obscènes et régressifs. « Pas le mauvais gars, ce Tom », répète Paul comme un disque rayé. Pour Noli comme pour Freud, la répétition est mortifère : l’auteur nous laisse entrevoir, derrière la routine du couple, les pulsions les plus primaires, l’envie de tuer tapie sous les conversations policées.
Les ruptures de ton qui sont la marque de cette pièce seraient peut-être encore plus savoureuses avec l’accent british, mais l’adaptation de Marianne Groves est néanmoins très convaincante. La mise en scène, sobre, est sans failles. Le décor (le canapé-accordéon !), tout comme l’ambiance sonore très travaillée, contribuent à l’atmosphère à la fois onirique et oppressante du spectacle. N’en disons pas trop sur l’architecture savante de la pièce elle-même, qui réserve bien des surprises, contentons-nous de souligner l’habile crescendo ménagé avec brio par le metteur en scène.
« Sibyllin » : dont le sens est caché, mystérieux, obscur. Sibyllines surtout dans le texte les paroles féminines que les hommes interprètent comme ça les arrange, et qui prouvent, si c’était nécessaire, que l’incompréhension gouverne les rapports entre les sexes. Énigmatique aussi le message que porte cette courte pièce, qui fait craquer le vernis social pour mettre à nu les pulsions les plus sombres. Et si tout cela n’était qu’un jeu ? ¶
Fabrice Chêne
Les Trois Coups
Sibylline, de Noli
Open Space c/o Skyman Entertainment • 1, rue Commines • 75003 Paris
Compagnie.open.space@gmail.com
09 50 31 34 20
Traduction et mise en scène : Marianne Groves
Avec : Jean-Michel Tinivelli, Sophie Vonlanthen, Morgan Perez
Conception sonore : Nicolas Baby
Scénographie : Gilles Touyard
Lumières : Orazio Trotta
Assistanat et costumes : Blandine Vincent
La Manufacture des Abbesses • 7, rue Véron • 75018 Paris
Métro : Abbesses ou Blanche
Réservations : 01 42 33 42 03
www.manufacturedesabbesses.com
Du 22 mai au 4 juillet 2009, les vendredi et le samedi à 23 heures
Le samedi 27 juin 2009, après la représentation, rencontre exceptionnelle avec l’auteur et l’équipe du spectacle
Durée : 50 min
24 € | 13 €
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