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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Don Juan séduit toujours autant
Salle comble à l’Opéra de Rennes pour chaque soir de représentation, plus de 3 000 personnes massées sur la place de l’Hôtel-de-Ville, le 2 juin 2009, pour assister à la retransmission en direct sur écrans géants : le « Don Giovanni », mis en scène par Achim Freyer (repris ici par Franz Willem De Haas), a, une nouvelle fois, su conquérir les cœurs.
Le plateau, nu, est de forme circulaire pour représenter le monde qui, selon le metteur en scène, « est un univers où l’anarchie, le pouvoir, les principes et les rapports homme-femme sont comme une constellation d’archétypes ». Un rideau qui coulisse de part et d’autre, côté cour et côté jardin, le sépare en deux : il permet de suggérer différents espaces de jeu et se révèle l’occasion de belles trouvailles scéniques.
Pour Achim Freyer, Don Giovanni « n’est pas un personnage en chair et en os que [le spectateur pourrait] rencontrer, mais un concept, un symbole multiple ». Et, de fait, sa mise en scène, éloignée de tout réalisme prosaïque, joue avec les symboles. On le voit dans l’usage systématique de masques et dans les costumes, très stylisés. Le plus étonnant est sans doute celui de Donna Elvira : une robe très évasée au niveau de la taille et cintrée aux pieds, qui lui donne parfois l’aspect d’une amphore primitive avec son relief de boîte à œufs. Un tel costume contraint à un jeu très expressif.
Achim Freyer n’a pas oublié qu’il était peintre, et sa mise en scène est truffée de trouvailles visuelles. Je n’en citerai qu’une : le duel entre Don Giovanni et le Commandeur, père de Donna Anna. C’est l’affrontement du blanc (le Commandeur) et du noir et rouge (Don Giovanni) : inutile de souligner. Mais la vraie trouvaille visuelle, c’est que l’envers de la cape de Don Giovanni, rouge, qui dissimule l’épée, se mue soudain en muleta de matador. C’est tout simplement splendide.
Dès la première scène et son premier air, « Notte e giorno faticar », Leporello montre la couardise du valet de Don Giovanni et justifie l’étymologie de son nom, dérivé de « lièvre » en latin. Comme tous les lâches, il se montre dur avec les faibles, et c’est ainsi que l’on peut comprendre son interprétation du « catalogue », très cruelle pour Donna Elvira.
Le Don Giovanni d’Achim Freyer, lui, n’est plus « le grand seigneur méchant homme » : le premier terme de la célèbre formule a été atténué, voire a disparu, et il ne reste plus qu’un méchant garnement qui a oublié de vieillir. Je dois avouer que cet aspect du personnage et la vision de l’œuvre qu’il sous-tend n’ont pas provoqué mon adhésion immédiate.
Zerlina, peut-être un peu juste en puissance vocale, est une curieuse petite bonne femme qui joue les ingénues à la façon d’une rouée. Et son « bel Masetto » peine parfois à rendre son personnage crédible.
Ces réserves faites, si l’on veut bien oublier les très grandes voix que la scène ou le disque nous ont installées dans l’oreille, la distribution de Rennes est plus qu’honorable. Elle est, d’abord, homogène vocalement et, ensuite, elle a le grand mérite de présenter des chanteurs qui sont aussi comédiens.
Si l’on doit décerner des satisfecit, pour la voix et le jeu scénique, je distinguerai en premier Leporello (David Bizic), bon chanteur et bon comédien, puis Donna Elvira (Anna Maria Panzarella), qui mérite les mêmes éloges. Donna Anna (Angelina Ruzzafante) sait trouver des accents douloureux dans le récit de son malheur au premier acte et se montre très convaincante dans sa réponse à Don Ottavio au second. Si l’on accepte son côté léger, Don Giovanni (Stephen Gadd) est également à la hauteur du rôle. Ce serait, enfin, être injuste et incomplet que d’oublier l’Orchestre de Bretagne, excellent sous la baguette d’Antony Hermus.
Avec ce grand succès populaire, Alain Surrans termine par un triomphe mérité cette nouvelle saison à la tête de l’Opéra de Rennes. ¶
Jean-François Picaut
Les Trois Coups
Don Giovanni, de Wolfgang Amadeus Mozart
Dramma giocoso en deux actes
Livret de Lorenzo Da Ponte
Ouvrage chanté en italien
Direction musicale : Antony Hermus
Mise en scène : Achim Freyer, reprise par Frans De Haas
Avec :
– Don Giovanni : Stephen Gadd
– Le Commandeur : Jean-Loup Pagésy
– Donna Anna : Angelina Ruzzafante
– Don Ottavio : Xavier Moreno
– Donna Elvira : Anna Maria Panzarella
– Leporello : David Bizic
– Zerlina Bénédicte : Tauran
– Masetto : Pierrick Boisseau
Figurants : Yann Sylvere Le Gall et Germain Nayl
Décors : Achim Freyer
Costumes : Maria Elena Amos
Lumières : Kurt Wogaztke, reprises par Franck Brigel
Assistants à la direction musicale : Inaki Encina Oyon, Gwenolé Rufet
Assistant à la mise en scène : Jean-Michel Fournerau
Chef de chœur : Goulven Airault
Chefs de chant : Alexandre Levy, Elisa Bellanger
Chœur de l’Opéra de Rennes : direction Gildas Pungier
Orchestre de Bretagne
Coproduction Opéra national du Rhin | Festival de Schwetzingen
Opéra de Rennes • place de l’Hôtel-de-Ville • BP 3126 • 35031 Rennes cedex
02 99 78 48 68
Représentations :
– Mai 2009 : samedi 23, 18 heures, lundi 25, 20 heures, mercredi 27, 20 heures, vendredi 29, 20 heures, dimanche 31, 16 heures
– Juin 2009 : mardi 2, 20 heures
Tarifs de 49 € à 10 €
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