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22 juin 2009 1 22 /06 /juin /2009 14:25

Élan d’audace et audace
de l’élan


Par Élise Noiraud

Les Trois Coups.com


Le Théâtre Ouvert, à deux pas de Pigalle, est coincé entre Moulin-Rouge et sex-shops. Pourtant, dans l’impasse au bout de laquelle il est perché, l’atmosphère tranquille d’une petite voie pavée et fleurie tranche avec le boucan du boulevard. Jolie surprise. Ce soir, ce lieu accueille les élèves comédiens de la 3e année de La Manufacture (Haute École de théâtre de Suisse romande, installée à Lausanne), qui jouent « Meurtres de la princesse juive » d’Armando Llamas. Malgré la chaleur dans la salle, la foule massée sur la petite scène (seize comédiens) comme dans les gradins (public nombreux et collé-serré), j’ai eu, ce soir, l’impression, très nette, de… respirer. Un grand coup. Un bon coup. Respirer comme cela n’avait pas été le cas depuis longtemps au théâtre. Me remplir les poumons d’un air bienfaisant, libérateur, au contact d’un spectacle audacieux, généreux, brillant. Il était temps.

Meurtres de la princesse juive est une œuvre foisonnante, qui ne contient pas moins de trente personnages. Des histoires qui se croisent, des passages d’un pays à un autre, des aéroports, des bars, des hôtels, des rues, des amours échouées, des envies de vivre mais aussi de mourir… Tout ça sur scène, comme si le gigantesque bordel de l’existence humaine, pris sous l’angle individuel mais aussi collectif, était ramassé, amassé sous nos yeux. Et ce titre, joli, bien rangé, clair et annonciateur, résonne comme un pied de nez, tel une pirouette à l’image de l’écriture corrosive d’Armando Llamas. Je dois avouer que j’ai eu un peu peur, en allant voir ce spectacle, que la pièce de Llamas soit prise comme un prétexte à présentation d’élèves. Que ses multiples personnages soient un terrain de jeu pour étudiants comédiens. En un mot : que la représentation disparaisse, au profit de l’exhibition. C’était sans compter sur le talent de ces comédiens, qui n’ont d’élèves que le nom. Leur énergie, mise au service du texte de Llamas permet de donner corps à un spectacle vraiment brillant. Ici, pas de travaux d’élèves. Du théâtre, vivant, qui nous laisse nous aussi plus en vie.

De leurs années de formation ensemble, les jeunes comédiens de Meurtres de la princesse juive ont gardé une cohésion qui transparaît sur scène. L’ébullition qui vit sur le plateau, la cohérence des corps, le mouvement qui emmène l’ensemble, tout cela semble scellé, huilé, rendu juste par leur sens du collectif. Ils sont ensemble, ils sont nombreux, et de ce nombre émane une force. Mais c’est la justesse de leur interprétation individuelle qui donne toute sa saveur à ce spectacle. Ce sont de petites perles que le travail de certains sur leur personnage. Les corps sont parfaitement justes, et, soudain, on voit émerger la vie devant nous. Ludovic Chazaud campe un commis boucher incroyablement touchant, avec sa maladresse et sa main qui veut toujours tout commenter. Émilie Bobillot, en Lakshmi, servante pakistanaise, parvient à nous émouvoir en parlant… ourdou. Je me retrouve bouleversée et attentive en écoutant une langue dont je ne comprends pas un mot, et dont, à mon avis, elle ne connaissait pas un mot non plus avant de travailler ce rôle. Une sorte de prodige que la performance de cette jeune femme. Marion Duval, enfin, en mère au foyer délaissée, qui traîne désabusée au pied de sa tour d’immeuble, nous offre un personnage qui est drôle et qui nous remue beaucoup. Tout est juste dans on interprétation. Je jubile. Et suis étonnée de trouver chez ces jeunes comédiens une telle maturité de jeu.

Il y aurait mille moments à citer, mille détails à relever, mille instants où la grâce, nimbant la scène, m’a menée dans une pure joie théâtrale. Et l’audace n’est pas seulement présente dans leur jeu. La forme elle-même de leur travail, dirigé par Andrea Novicov, fait état d’une recherche permanente. Une recherche où rien n’est interdit, où tout est à tenter, où le but est bel et bien de questionner les moyens, les ressorts, et les ressources infinies de la représentation. Ces rouages cachés, mystérieux, jubilatoires, qui font que le moment théâtral, quand il est juste, est un moment à part. Et qui dépasse de loin les mots. Les mots de l’auteur, mais aussi ceux du critique qui, renvoyé à ses limites, et paradoxalement heureux de s’y heurter, ne peut que dire merci. Et bravo. 

Élise Noiraud


Meurtres de la princesse juive, d’Armando Llamas

Par les élèves comédiens de la promotion C (3e année) de La Manufacture, Haute École de théâtre de Suisse romande, à Lausanne

Traduction : Surbhi Jayaswal (ourdou), Peter Palashty (hongrois), Branislas Banic, Tijana Grujucic (serbo-croate)

Mise en scène : Andrea Novicov

Avec : Mélanie Olivia Bauer, Liza Baumann, Émilie Bobillot, Marion Duval, Stella Giuliani, Aurore Jecker, Camille Mermet, Aline Papin, Lucie Rausis, Lola Riccaboni, Alain Borek, Ludovic Chazaud, Baptiste Coustenoble, Baptiste Gilliéron, Ludovic Payet, Cédric Simon

Scénographie : Serge Perret

Costumes : Anne Van Brée, Olivier Falconnier

Maquillage et coiffure : Julie Monot

Lumières : Nicolas Berseth, Laurent Junod

Création son : Cédric Simon

Chorégraphie : Marion Duval, Stella Giuliani

Assistannt scénographie : Sarah André, Loïc Martin, Maxime Fontannaz

Régie générale : Nicolas Berseth

Collaboration technique en direct : les étudiants de la promotion C

Habilleuse : Athena Poullos

Théâtre Ouvert • Jardin d’hiver • 4 bis, cité Véron • 75018 Paris

Réservations : 01 42 55 55 50

www.theatreouvert.net

Du 17 au 19 juin 2009 à 20 heures, samedi 20 juin 2009 à 16 heures

Entrée libre sur réservation

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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