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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Ça jazze à Coutances (3)
Samedi 23 mai 2009
Le ciel est gris au réveil mais n’évoque en rien ce « ciel bas et lourd [qui] pèse comme un couvercle » chanté par Baudelaire. La lumière normande est toujours là, qui fragmente le gris en un camaïeu infini. Quelques gouttes éparses en début d’après-midi videront la pelouse de l’évêché. Mais il en faut plus pour décourager un festivalier, et les spectacles de rue garderont leur public.
Macadam Cyrano
C’est notamment le cas pour la troupe de Macadam Cyrano, qui donne dans une déambulation urbaine de 90 minutes une version du Cyrano de Rostand en déclamant les alexandrins de l’auteur, avec pour seuls accessoires un tabouret et quatre fleurets.
Comme le critique ne recule devant aucun… plaisir, c’est quatre concerts que je vous présente aujourd’hui.
Roberto Fonseca
Le concert était annoncé comme devant être unique en France, mais, depuis, j’ai vu que le pianiste cubain était annoncé à Marciac : on peut se tromper. Flegmatique, quand une panne de console interrompt le concert pour une petite demi-heure – et il faut également louer à ce propos la bonne communication du festival comme le fair-play du public –, Fonseca est d’abord une bête de scène qui ne craint pas de cabotiner un peu.
Complètement tordu sur son tabouret, il regarde plutôt son quartet – très solide – ou le public que son clavier. Parfaitement décontracté sous son chapeau, il multiplie les grimaces et les borborygmes tout en jouant.
Tout cela ne l’empêche pas de dominer parfaitement son instrument, aussi bien dans les moments de conversation intime que dans la fureur déchaînée du clavier. Le dialogue complice est constant avec le quartet dans les rythmes cubains, mais aussi dans un morceau où s’enflamment les percussions africaines. Et, lorsque la clarinette fait entendre des sonorités moyen-orientales, Roberto Fonseca est manifestement ravi. Tout cela se termine par plusieurs rappels d’un public de fans en délire.
© P.-Y. Le Meur
Renata Rosa
Elle chante, elle danse, elle joue du rabeca, ce violon traditionnel du Nord-Est brésilien : l’énergie de Renata Rosa est impressionnante et semble inépuisable pendant plus d’une heure trente, sans aucune sortie de scène, jusqu’à la chanson finale qui se termine en farandole dans la salle. Mon seul regret tient au réglage de la sonorisation : une basse perpétuellement saturée et des percussions trop présentes dans certaines parties instrumentales, mais surtout la voix cristalline de Renata Rosa poussée dans le suraigu pour quelques morceaux.
Pour le reste, comme tout le public, je me suis laissé emporter, ravi, par les rythmes amérindiens et la personnalité attachante de Renata Rosa. Qu’elle chante a cappella tandis que ses musiciens marquent le rythme en claquant des doigts ou qu’elle tienne sa partie dans un chant polyphonique, sa voix est de celles qu’on n’oublie pas. Elle tire de son rabeca des sonorités étonnantes qui rappellent la flûte des Andes. Son art se situe au carrefour de la musique, de la poésie improvisée et de la danse. Cependant, j’y ajouterais volontiers la comédie tant son visage est expressif.
Quand elle danse, sa jupe très colorée s’évase en corolle et, chaque fois que ses spartiates touchent le sol, il semble qu’elle y puise une nouvelle force. Il faut dire qu’elle est entourée de percussionnistes qui semblent prendre plaisir à varier les rythmes à l’infini. Parfois le tempo de ces percussions, qui n’est pas sans rappeler l’Afrique, est tellement endiablé et obsédant que l’on songe à ces danses rituelles qui recherchent la transe. Je vous invite à retenir le nom de cette chanteuse prometteuse : Renata Rosa.
© Jean-François Picaut
Fatima Spar et les Freedom Fries
Le concert de Fatima Spar et de ses Freedom Fries était l’un des deux derniers du festival et, comme l’a dit une de mes voisines d’un soir, « C’était un beau concert pour une clôture ». Cette femme parlait d’or.
Débarrassons-nous d’abord de deux regrets. Le premier est qu’il ait été programmé au Magic Mirror. Je n’ai toujours pas compris pourquoi on installe une scène au niveau du sol quand tous les spectateurs de face sont debout ! Hormis ceux du premier rang, tous les autres doivent parier sur l’oscillation de ceux qui sont devant pour espérer apercevoir les artistes. Et je ne parle pas des spectateurs assis aux tables sur le pourtour. Le second concerne une nouvelle fois la sonorisation de la première partie du spectacle : le volume sonore global était beaucoup trop important, et les instruments couvraient la voix de la chanteuse, ce qui est tout de même dommage pour des chansons à texte…
Ces réserves faites – et il faut les faire –, j’ai beaucoup apprécié le concert. Fatima Spar donne l’impression, de prime abord, d’être une frêle jeune femme. On verra, à lire sur ce site l’entretien que l’artiste a bien voulu m’accorder, qu’il n’en est rien. Ce n’est certes pas une grande voix, comme on peut le dire d’Ella Fitzgerald ou de Nina Simone, pour prendre des exemples qui ne vexeront personne. Mais c’est une voix et c’est surtout une chanteuse. Elle sait placer un texte et le faire vivre par son expression. Elle occupe physiquement la scène et n’hésite pas à esquisser quelques mouvements de danse même quand la scène est étroite comme c’était le cas.
Ses cinq compagnons, qui, eux, ne respirent pas la fragilité, sont de vrais musiciens, et tout le groupe a un swing d’enfer. Le style est indéfinissable, et c’est bien ce qu’ils veulent. On reconnaît néanmoins l’influence du New Orleans mâtiné d’influence balkanique. Tout cela dégage beaucoup d’énergie sans manquer de subtilité. Et c’est naturellement qu’ils ont conquis le jeune public sans rebuter les aînés. Voilà donc un groupe à suivre avec attention et sympathie.
Henri Texier Red Route Quintette et l’Ensemble Mozaïc Man (création)
Pour une fois, je n’ai pas suivi l’ordre chronologique, désireux de garder le meilleur pour la fin. J’ai assisté à une vraie rencontre entre le quintet de l’homme au bonnet et l’Ensemble de Basse-Normandie (18 cordes !) dirigé par Dominique Debart.
Voilà du jazz comme on l’aime, plein d’émotion retenue, savant parfois sans jamais être abscons, éloigné de toute pédanterie, pétillant (comme un bon cidre normand !) de malice et d’intelligence, où la classe se cache sous la modestie. Tout le concert a baigné dans une atmosphère de légèreté, de douceur. Cette musique, quasi onirique, respire la sérénité. Tout l’univers de Texier s’y retrouve, et ce qu’on entend évoque les grands espaces, l’Inde, le tango argentin, des films de Fellini…
Tous les membres du quintette sont excellents, et chaque solo est, pour ainsi dire, un morceau d’anthologie. Massif derrière sa contrebasse, Henri Texier montre toute l’étendue de son talent sans jamais se mettre en vedette. L’ensemble à cordes, lui, remarquable de bout en bout, ne fait pas de la figuration, mais dévoile toutes les possibilités de ses instruments, cordes pincées, frappées ou frottées selon les morceaux.
Le spectacle a provoqué une longue ovation méritée de tout le public. Ce concert constitue, à mes yeux, le clou de mes trois jours au festival. Pour sa vingt-huitième édition, Jazz sous les pommiers, fidèle à sa politique, a su nous offrir une programmation riche et très éclectique, populaire mais sans concession à la facilité. Il faut en remercier son directeur, Denis Le Bas, et tous ceux qui l’accompagnent, dont les nombreux bénévoles, accueillants et efficaces. Rendez-vous l’an prochain ? ¶
Jean-François Picaut
Les Trois Coups
Jazz sous les pommiers • les Unelles • BP 524 • 50205 Coutances cedex
02 33 76 78 50 | télécopie 02 33 45 48 36
28e édition
• Andy Sheppard Quintette : Movements in Colour, concert inédit
Andy Sheppard : sax soprano et ténor
John Parricelli : guitares acoustique et électrique
Eivind Aarset : guitare, électronique
Arild Andersen : contrebasse, électronique
Kuljit Bhamra : tabla, percussions
• Archimusic : Terres arc-en-ciel, création
Jean-Rémy Guédon : sax ténor
Nicolas Genest : trompette, bugle
Jean-Pierre Arnaud : hautbois, cor anglais, cornemuse
Yves Rousseau : contrebasse
Emmanuelle Brunat : clarinette basse
Valérie Granier : basson
Nicolas Fargeix : clarinette
David Pouradier-Duteil : batterie
Invités :
Philippe Gouyer-Montout : chant et percussions
Franz Féréol : chant et percussions
Jean Richard Codjia : chant et percussions
• Branford Marsalis Quartet
Branford Marsalis : sax ténor et soprano
Joey Calderazzo : piano
Justin Faulkner : batterie
Éric Revis : contrebasse
• Carine Bonnefoy New Large Ensemble, création
Carine Bonnefoy : compositions,arrangements, direction, Fender, percussions polynésiennes
Rhodes André Charlier : batterie
Gildas Boclé : contrebasse
Hervé Sellin : piano
Frédéric Favarel : guitare
Claude Égea : trompette/bugle
Jean-Jacques Justafré : cor
Damien Verherve : trombone
Stéphane Guillaume : sax soprano et ténor, clarinette et clarinette basse
Stéphane Chausse : flûte, sax alto, clarinette basse
Nelly Lavergne : chant
Deborah Tanguy : chant
Jean-Luc Di Fraya : chant, percussions
Johan Renard : violon lead
Christophe Cravero : violon
Jean-Marc Apap : alto
Valentine Duteil : violoncelle
Marc Buronfosse : contrebasse
• Duo Jean-Marie Machado | Dave Liebman
Jean-Marie Machado : piano
Dave Liebman : clarinette et saxophone
Fatima Spar & The Freedom Fries
Fatima Spar : chant
Alexander Wladigeroff : trompette, bugle
Andrej Prosorov : sax soprano
Milos Todorovski : accordéon
Philipp Moosbrugger : contrebasse
Erwin Schober : batterie
• Henri Texier Red Route Quintette et l’Ensemble Mosaïc Man, création
Compositions : Henri et Sébastien Texier
Arrangement et orchestration : Anahit Simonian
Henri Texier : contrebasse
Carlo Nardozza : trompette, bugle
Sébastien Texier : sax alto, clarinette
Manu Codjia : guitares
Christophe Marguet : batterie
Et les dix-huit cordes de l’Ensemble, Orchestre régional de Basse-Normandie
Direction : Dominique Debart
Violons : Corinne Basseux, Jean-Yves Ehkirch, Jean-Daniel Rist, Gaelle Israelievitch, Thierry Tisserand, Anne Faucher, Jean-Marc Ferrier, Serge Perevosov
Altos : Cédric Catrisse, Stéphanie Blet, Fatiha Zelmat, Sylvain Durantel
Violoncelles : Aurore Doué-Debart, Vincent Vaccaro, Benoît Leblond, Yori Lee
Contrebasses : Fabrice Béguin, Bernard Lanaspeze
• Les batteurs de pavé : Macadam Cyrano
Avec : Caroline Althaus, Renaud Berger, Laurent Lecoultre, Yannick Merlin, Emmanuel Moser et Matthieu Sesseli
• Renata Rosa
Renata Rosa : chant, rabeca
Ana Freire : percussions, chant
Lucas dos Prazeres : percussions, chant
Leonilcio « Pêpe » da Silva : cordes, guitare à sept cordes, bandola, cavaco, chant
Hugo Lins : basse, chant
• Roberto Fonseca
Roberto Fonseca : piano
Javier Zalba : clarinette, flûte, sax baryton
Omar González : basse
Ramses Rodriguez : batterie
Joel Hierrezuelo : percussions
• Victor Démé
Victor Démé : chant, guitare
Ali Diarra : calebasse, balafon, chœurs
Youssouf Diabaté : guitare solo, chœurs
Salif Diarra : kora, percussions, chœurs
Moussa Diabaté : basse
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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