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18 juin 2009 4 18 /06 /juin /2009 10:59

Prier ou rendre justice ?

 

Un programme engageant : une pièce de théâtre, une exposition et un colloque au Sénat. Un sujet grave et brûlant : les pervers narcissiques, l’inceste et la pédocriminalité dans la famille. Le spectateur de « La vérité vous rendra libre » ne ressort de cette pièce ni indifférent ni convaincu par son propos.

 

La pièce entend dénoncer le « déni de l’inceste par la justice ». Sœur Brigitte-Marie de la Sainte-Trinité (un nom comme on n’en fait plus) est clarisse de Saint-Benoît (sic). Sa retraite est troublée par sa belle-sœur Virginie, qui vient lui demander de révéler le secret qui ronge leur famille. Brigitte tout comme son frère Raoul ont été victimes d’inceste. Ce drame se reproduirait-il sur les deux enfants de Raoul et Virginie ? Raoul serait-il un « pervers narcissique » ? Les jeunes Jeanne et Antoine, objets des abus de leurs grands-parents et de leur père ? La brigade des mineurs et la justice vont-elles intervenir ou, sous influence, tenter de classer l’affaire ? Brigitte est tiraillée entre son devoir d’assistance à ses neveux, qui la pousse à témoigner contre sa famille, et l’amour pour son frère, dont elle espère la rédemption.

 

L’inceste est un sujet grave et combien actuel. Une proposition de loi pour l’inscrire dans le Code pénal, votée à l’Assemblée en avril, passe au Sénat en ce mois de juin 2009. Enfin ! Le ministre de l’Intérieur vient de créer des unités de police et de gendarmerie spécialisées dans l’aide aux victimes. C’est dans ce contexte que s’inscrivent la pièce, l’expo et le colloque de la poétesse Soria Soria, soutenus par vingt-cinq associations. En partie autobiographique, l’œuvre est nourrie de nombreux témoignages d’enfants « inces-tués » pour éveiller les consciences et toucher les cœurs. Cette entreprise de théâtre engagé ne peut qu’être plébiscitée. Las, le malaise et l’exaspération sont au rendez-vous.

 

La pièce veut dénoncer les abus sur les enfants, et les dysfonctionnements des procédures judiciaires. Et elle le fait sans nuances : Didier Morvan campe un inspecteur de la brigade des mineurs falot et un procureur corrompu ; Quentin Delègue, un avocat de Raoul manipulateur face à un Bob Sanzey en avocat de Virginie impuissant ; Jean Haas, un juge (catholique pratiquant) qui se fait acheter sa clémence pour le père incestueux. Cela sent le parti pris.

 

Rien n’est épargné au public de la crudité des sévices que subissent les deux enfants. En voix off heureusement, mais à vous soulever le cœur. Rien non plus du cynisme des garants de la loi, qui innocentent les bourreaux : « Les voies du Seigneur sont impénétrables » (sic). Du réalisme au service d’une prise de conscience, soit.

 

Face à la souffrance de la victime superbement ignorée par la justice se battent les experts, au risque d’être poursuivis eux-mêmes ou suspendus d’exercice, comme cette psychiatre victimologue, incarnée avec énergie par Almodis du Puy-Montbrun, qui dénonce les théories psychiatriques qui minimisent les abus (comme le « syndrome d’aliénation parentale » mettant en doute la parole de l’enfant).

 

Le personnage du père incestueux (Slim Gaigi) est lui aussi gratiné : dès le voyage de noces à San Francisco, il drague des hommes dans des bars gays pour humilier sa femme. Il la culpabilise en outre avec cruauté. Le propos confond allègrement homosexualité et perversité narcissique. Cela laisse sans voix. Après sept ans de mariage, Raoul use de sa notoriété pour cacher ses abus sur ses enfants avant de s’effondrer en plein tribunal… Slim Gaigi surjoue cette chute dramatique au point que des rires secouent une partie du public.

 

La pièce convoque pourtant des talents réels et variés, mêlant théâtre, percussions, danse, rap et chant lyrique. Elle débute par un rêve prémonitoire de la religieuse, qui voit un lion dévorer les enfants de sa famille, alors que les adultes n’interviennent pas et lui reprochent même de le faire : « Le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer » (1 Pierre 5, 8). Le combat intérieur de sœur Brigitte se poursuit, personnifié par ce lion de l’inceste (Félix-Ariel Castillo Castro), dont la danse afro-contemporaine évoque les victoires et les défaites. Il est tenu à distance par l’ange gardien (Élizabeth Laurence), revêtu d’une dalmatique * immaculée, dialoguant de sa belle voix de mezzo-soprano avec la religieuse.

 

C’est sur cette dimension religieuse que la pièce « pèche ». Par excès et maladresse. Ainsi, Catherine Raphaël campe une religieuse au discours affecté, à la gestuelle par trop démonstrative. Intérieurement crucifiée alors que résonne un Panis angelicum, le cœur transpercé d’un glaive quand trône en fond de scène une image sulpicienne du Cœur immaculé de Marie, elle finit par terrasser le mal comme le fit la Femme de l’Apocalypse. Quand une religieuse s’identifie avec si peu de distance avec le Christ ou Sa Mère, le risque est grand pour elle de ne pas rester les deux pieds sur terre.

 

Par ailleurs, la pièce est par moments truffée de citations bibliques, accolées les unes aux autres. Mais elle ne maîtrise pas toujours ses références : par exemple, le lion est le symbole dans la tradition et l’iconographie chrétiennes du Christ lui-même (Apocalypse 5, 5), alors qu’il devient ici l’incarnation du mal.

 

Soria Soria mêle ainsi à la critique socio-politique un discours religieux sur la rédemption, oubliant que la grâce ne saurait suppléer la nature. Est-il suffisant d’en appeler à la justice divine pour pallier les insuffisances constatées de la justice humaine ? La pièce ne sort jamais vraiment de cette tentation initiale de sœur Brigitte de se réfugier dans la prière. Paradoxe d’une œuvre portée par des associations impliquées sur le terrain législatif et judiciaire. 

 

Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


* Vêtement liturgique porté par les diacres.


La vérité vous rendra libre, de Soria Soria

Mise en scène : Jean-Claude Marie Glo de la Perrière

Avec : Quentin Delègue (Me Garcia, avocat de Raoul), Jean Haas (juge, père Jean), Slim Gaigi (Raoul Mora), Didier Morvan (inspecteur Dumaine, le procureur), Isabelle Noérie (Virginie Durand, voix off de Jeanne), Franck Perfumo (policier du tribunal, voix off), Almodis du Puy-Montbrun (Dr Françoise Stanguer), Catherine Raphaël (Sophie Mora, devenue sœur Brigitte-Marie de la Sainte-Trinité), Bob Sanzey (Me Desbois, avocat de Virginie)

Danse : Félix-Ariel Castillo Castro (le lion de l’inceste)

Chant : Élizabeth Laurence (l’ange gardien)

Percussion : Jean-Claude Marie Glo de la Perrière

Costumes : Sylviane Barna

Maquillages : Véronique Lyock, Forum make-up school

Compositions originales : José Gurdak, Slim Gaigi, Jean-Yves Jaffré

Théâtre de Nesle • 8, rue de Nesle • 75006 Paris

Réservations : 01 46 34 61 04

Du 27 mai au 27 juin 2009, du mercredi au samedi à 18 h 45

Durée : 1 h 15

25 € | 15 €

Et au Palais du Luxembourg :

Colloque le 27 juin 2009, sous le patronage de Terry Davis, secrétaire général du Conseil de l’Europe, avec le parrainage de Michèle Alliot-Marie, ministre de l’Intérieur, Roselyne Bachelot, ministre de la Santé, Maryse Wolinski, écrivain

Exposition sur « L’art de la résilience », du 25 au 27 juin 2009, sur inscription nominative (ladies.worldwide@laposte.net)

Avec photos de Chris Weiner, peintures de Francizca Drareg et sculptures d’enfants

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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