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17 juin 2009 3 17 /06 /juin /2009 17:37

Quelque chose fait écran


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Quatrième édition du concours de jeunes metteurs en scène organisé par le Théâtre 13. Rappelons que six projets seulement ont été retenus sur environs quatre-vingts et que le lauréat sera programmé une semaine à la rentrée au Théâtre 13, recevant pour ce faire une aide de 3 000 €. Après « la Coupe et les Lèvres » mis en scène par Maxime Kerzanet (critique de Vincent Morch du dimanche 14 juin 2009), voici « les Insomniaques » de Juan Mayorga, mis en scène par Anne Cosmao. Défi méritoire mais risqué pour cette jeune équipe qui peine à faire décoller son histoire.

Mayorga est un auteur espagnol prometteur. Sept de ses pièces ont déjà été traduites en français, quatre jouées dont deux dans des mises en scène de Jorge Lavelli. Personnellement, j’attends avec impatience de voir son Copito, parabole hilarante et zoologique sur la discrimination. On n’en est pas si loin avec ces Insomniaques (en espagnol Animales nocturnos), pièce qu’il a située la nuit dans une ville. Tout est sans doute parti d’une loi sur l’immigration promulguée en Espagne en 2000 par la droite alors revenue aux affaires. Cette loi radicalisait l’expulsion des sans-papiers. Le sang de Mayorga n’a fait qu’un tour. En dramaturge buñuelien, il a imaginé cette fable improbable et métaphysique. Le « petit » homme de la rue y fait chanter son « grand » voisin du dessous : l’immigré clandestin. C’est ainsi qu’il les appelle : le Grand et le Petit.

« Si tu ne veux pas que je te dénonce, tu dois me tenir compagnie chaque fois que je te le demande. » Tels sont les termes étranges du marché que le Petit passe avec le Grand. Anne Cosmao plante le décor au moyen de bandes adhésives collées au sol qui délimitent les territoires : au jardin, on sera chez le Grand, à la cour chez le Petit, au centre dans un lieu public (un bistrot, la rue, un zoo, la loge du surveillant de l’asile, etc.). C’est la fausse bonne idée, car le temps que les acteurs rejoignent leurs cases, il ne se passe rien, et ça arrive souvent. On ne saurait trop conseiller aux jeunes metteurs en scène d’aller de temps en temps voir aussi ce que font les « anciens ». Ainsi, les deux fois que le grand Lavelli a monté cet auteur, il a laissé le plateau nu. Et, les deux fois, il a bien fait.

Ce n’est pas une règle, mais disons que le texte de Mayorga donne en général assez de renseignements pour qu’on n’ait pas besoin de le paraphraser. Ici, on a encore sur scène ce meuble à roulettes surmonté de son écran lumineux censé représenter une fenêtre, puis un poste de télévision, etc. D’abord, il est fort laid. Ensuite, son câble d’alimentation pose des tas de problèmes chaque fois qu’on le déplace, c’est-à-dire là encore souvent. Bref, côté pratique, Anne Cosmao s’est inutilement compliqué la vie. Elle aurait mieux fait de soigner sa lumière, qui ne fait guère songer à la nuit. Tout cela serait vite oublié si les hommes, le Petit comme le Grand, n’étaient pas joués tous les deux, et de façon si univoque ! On comprend dès le début que le Petit va se révéler un voisin faussement jovial, mais plutôt inquisiteur et envahissant. Comme on comprend, bien sûr, que sa victime, le Grand, est au fond un brave type sur lequel le destin s’acharne.

Sachant donc tout d’avance, on se barbe. Est-ce la faute au texte ou à l’interprétation ? En tout cas, le début semble interminable. Pour être franc, je ne suis pas sûr que ces Oiseaux de nuit (traduction qui ne serait pas si bête de Animales nocturnos) soit une œuvre aussi bien construite que Copito ou le Garçon du dernier rang (voir critique d’Estelle Gapp). N’empêche que rien n’accroche : ni la solitude navrante du Petit ni la faiblesse suspecte du Grand. Or, il le faudrait. Les deux acteurs guettent davantage l’effet qu’ils produisent sur le public que l’un sur l’autre. Tout vient de là. La pièce n’aura démarré pour moi qu’avec la visite de la Grande Femme (Marine Segalen) à son pauvre Grand Mari (Alexandre Lachaut) au standard de l’asile de vieux où il est surveillant. Une très belle scène, saisissante, mais qui arrive un peu tard. Cela fait déjà une heure que ça joue.

Même chose pour la névrose de la Petite Femme (Anne Mauberret), elle aussi prévisible parce que jouée. Y compris quand elle vient au bureau de son Petit Mari enfreindre leur loi tacite. On a envie de dire à tous : « Faites confiance à vos personnages. Ne les jugez pas, soyez-les. Les vraies barrières sont intérieures, pas tracées au sol avec du gaffeur (adhésif dans le jargon). ». C’est vrai pour Mayorga comme pour Marivaux ou Tchekhov. Il y a d’autres jolies scènes qui auraient pu, dû nous emporter. Je pense à celle du zoo, la nuit, où les deux hommes devraient se découvrir ; celles chez les Grands, qu’on devrait voir évoluer ; de la Petite Femme avec son docteur-gourou. On voudrait entrer, on ne peut pas. Quelque chose fait écran. 

Olivier Pansieri


Les Insomniaques, de Juan Mayorga

Tal-Compagnie Jean-Louis-Bihoreau

www.compagnietal.fr/

Traduction : Yves Lebeau

Mise en scène : Anne Cosmao

Avec : Thierry Barèges, Alexandre Lachaux, Anne Mauberret, Rémi Sagot, Marine Segalen, Bertrand Waintrop

Scénographie : Nicolas Ganter

Décor et accessoires : Hélène Ferré

Lumière : François Briault

Musique : Rémi Sagot

Production Tal-Compagnie Jean-Louis-Bihoreau

Théâtre 13 • 103 A, boulevard Auguste-Bianqui • 75013 Paris

www.theatre13.com

Métro : Glacière

Réservations : 01 45 88 62 22

Vendredi 12 juin 2009 à 20 h 30, samedi 13 juin 2009 à 19 h 30

Durée : 1 h 30

15 € | 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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