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14 juin 2009 7 14 /06 /juin /2009 20:04

À l’I.R.C.A.M. avec… Philippe Schoeller
Vertige sonore au xxie siècle


Par Praskova Praskovaa

Les Trois Coups.com


C’est le 19 juin 2009 que sera présenté, au Centre Pompidou à Paris, « L’air d’autres planètes », concert de musique contemporaine enregistré par France Musique. En écho à l’exposition Kandinsky, ce concert met en parallèle l’abstraction picturale du peintre et « l’émancipation de la dissonance » chez Schoenberg.

À cette occasion, le compositeur Philippe Schoeller mandaté par l’Institut de recherche et de coordination acoustique (l’I.R.C.A.M.) présentera son œuvre « Operspective Hölderlin », pièce expérimentale inspirée du poète suédois Hölderlin, qui réunit le quatuor Arditti, la soprano Barbara Hannigan, et une nouvelle génération d’instruments usant de la projection d’énergie sonore.

Une rencontre au sommet entre les arts et les sciences à travers une technologie en pleine évolution qui souscrit au renouvellement de la création contemporaine.

De pure formation classique (1), riche d’expériences, Philippe Schoeller est joué à travers le monde. Il est membre honoraire de l’I.R.C.A.M. et a effectué d’importants travaux de recherche sur la synthèse sonore à travers de nouveaux instruments de lutherie virtuelle.

Dotée d’une imagination puissante, cette figure musicale du xxie siècle fait déjà office d’un catalogue d’environ 80 pièces musicales à formations variables – Hypnos Línea pour voix seule ; Gaia pour flûte solo, Vertigo Apocalypsis, oratorio ; Totems pour grand orchestre ; Alcyon, fable écologique symphonique avec récitant ; Flûgel, concerto pour piano et orchestre ; Feuillage pour orchestre et électronique spatialisée ; Winter Dance, symphonie de chambre ; Versailles, musique de film, etc.

Point de « néo » ou de copier-coller chez ce musicien français avant-gardiste génial. Sa musique est bien la sienne. Il régénère notre tradition d’écriture et lui ouvre les portes de l’écho spatial et des résonnances invisibles de la nature… Un choc émotionnel qu’il faut savoir rencontrer. Élégant, puissant d’une énergie rayonnante, il a l’aura d’un saphir très bleu, comme ses yeux emplis d’un lac de vertiges vibratoires. N’en doutons pas, cet être est une vieille âme selon les bouddhistes, et c’est un bonheur pour moi de rencontrer enfin ce créateur contemporain inspiré.

Les Trois Coups. — Philippe, vous semblez être amusé ?

Philippe Schoeller. — Oui je suis ravi, je viens juste de récupérer un prix à la S.A.C.E.M. pour la meilleure création contemporaine instrumentale 2009, From Tree to Soul, une médaille, et un diplôme ! Tenez, je vais la faire fondre, en faire une bague et vous l’offrir !

Les Trois Coups. — Philippe, pouvez-nous nous éclairer sur cette création et sur ce labeur mystérieux qui vous a cloîtré depuis quelques mois avec un système sonore complexe dans les studios de l’I.R.C.A.M. ?

Philippe Schoeller. — En effet, je vais vous faire entendre le logiciel que j’ai créé – « Luciole », synthèse cellulo-vectorielle – avec une structure de 16 voix juxtaposées en demi-tons. L’utilisation des haut-parleurs permet d’accentuer la perspective du spectre sonore dans une réalité polymorphe. Après, il suffit de choisir la couleur à diffuser en usant de la projection électronique scénographique spatiale.

Les sons qui composent cette électronique sont de véritables télescopes et microscopes. Ils sont d’une précision extrême et infinie due aux machines. Ils renferment nombre de chakras, beaucoup de réverbe, et s’épanouissent comme un feu d’artifice de couleurs avalées par l’espace.

Il aura fallu deux ans pour édifier ce programme toutes harmonies confondues, où chaque instrument sonore produit tous les instruments. C’est en quelque sorte la rampe de lancement pour la musique du prochain millénaire.

Les Trois Coups. — Comment s’intègre la partie « classique » de l’œuvre, le quatuor et la voix soliste ?

Philippe Schoeller. — Le quatuor et la voix éparse restent dans un principe tonal et dans la poétique d’une conquête sonore qui se promène au sein de cette harmonie spatiale… Couloirs et échos, flux énergétiques et mouvements d’ordinateurs. Le mariage de l’espace et du classique : Mozart se baladant chez Schoeller ou le contraire.

Les Trois Coups. — Quel genre de public fréquente les concerts de l’I.R.C.A.M. ? Donnez-nous quelques bonnes raisons pour venir écouter de la musique contemporaine.

Philippe Schoeller. — Tout public, nous voguons dans l’essence d’une musique populaire. Nous sommes tous en quête de perceptions psychiques nouvelles à travers un regard sonore permanent. Et puis l’I.R.C.A.M. est unique au monde : il y a dix ans, tout le monde venait ici pour travailler !

La vie est bruit, sons et musique. Notamment chez les enfants, on assiste à une forme de meurtre du cerveau, car il n’y a aucune protection. A fortiori la musique fait entendre à chacun ce qu’il ne voit pas mais peut recevoir.

C’est le début d’un courage qu’aura la civilisation de venir écouter la musique de demain, bien qu’elle soit engluée dans trois cents années d’un code musical épuisé basé sur des perceptions communes. Je suis convaincu par ma sensibilité, avec les limites de compréhension qu’imposent les nouvelles sensations, mais dans une sorte d’onanisme mental.

Venez, ma musique est très sage, sans agressivité ; du David Hamilton un tantinet chaotique.

Les Trois Coups. — Comment se déclenche votre inspiration créatrice, et comment fabriquez-vous une œuvre ?

Philippe Schoeller. — Le chant de création est tellement vaste, il atteint des sensibilités diverses. L’intuition y joue un rôle incroyable ! Quoi qu’il en soit, la nudité du son est plus difficile à diriger qu’un ensemble régi par des codes et des lois.

Les expressions sont multiples : densité et fluidité immatérielle, rythme dans l’instant mais dans le mouvement, geste instrumental rythmique. Avec la voix, on peut tout faire, mais avec la technologie il faut se mettre en symbiose ou en contraste, car elle permet de fixer les sons pour l’éternité alors que chanteurs et instrumentistes diffèrent à chaque prestation. Il y a d’ailleurs des lois universelles répétitives dans la perception : un son est beau ou laid.

Pour moi qui invente l’instrument, je construis les sons, et je parcours toute la chaîne de la création artistique, c’est de la lutherie, et c’est sans fin.

Les Trois Coups. — Dans le style de ?

Philippe Schoeller. — Bien sûr, mais au bout de trois mesures, c’est du Schoeller, d’ailleurs j’adore me parodier moi-même. « Là ou croît le péril, naît ce qui sauve. » En vrai, je suis pas mal… (rires).

Les Trois Coups. — Quelle est votre stratégie de carrière ?

Philippe Schoeller. — « Carrière » n’est pas le mot exact. De toute façon, nous n’en sommes qu’à son aube. Cela dit, j’ai un nouvel éditeur : Durand.

Les Trois Coups. — Selon vous, quels noms marquent la musique contemporaine ?

Philippe Schoeller. — Guillaume de Machaut. Vous semblez perplexe. Rythmiquement, dans ses messes a capella, c’est déjà l’I.R.C.A.M. Gesualdo pour ses dissonances inouïes, Beethoven dans ses sixtes ouvertes, Wagner à la fin de « la Walkyrie » avec les 8 harpes superposées (il le pouvait car il avait les instruments et la partition). J. Cage, enfin. « Il n’y a pas un seul son que je n’ai pas aimé ».

Les Trois Coups. — Ah ! Quelqu’un de votre siècle. Avez-vous un hobby ?

Philippe Schoeller. — Nager, nager, l’eau, Ibissa quand j’étais petit, nager, manger, faire l’amour. Toutes les choses saines.

Les Trois Coups. — Un dîner idéal ?

Philippe Schoeller. — Vous savez, j’admire tout le monde. Mais, comme j’aime le risque, ce sera avec vous. Je préparerai un tourteau accompagné d’un bouillon d’algues.

Les Trois Coups. — Une phrase que vous aimez ?

Philippe Schoeller. — « L’imaginaire, c’est le réel, avant. » René Char 

Recueilli par

Praskova Praskovaa


(1) Formation classique au conservatoire de Paris : classe de piano avec J.‑C. Henriot, harmonie contrepoint avec B. Berstel, chant choral avec J. von Websky, direction d’orchestre avec G. Dervaux.

Il enrichit sa formation auprès de P. Boulez, I. Xenakis et F. Donatoni, et poursuit des études en musicologie et en philosophie de l’art à la Sorbonne, où il obtient un D.E.A.

Lauréat de plusieurs concours internationaux de composition (Antidogma en 1984, Dutilleux en 1980) et lauréat de la Fondation Natixis de 1993 à 1997. Compositeur en résidence successivement à Bonn, Strasbourg, Montpellier.


Dans le cadre de l’exposition Kandinsky au Centre Pompidou

Programme concert « L’air d’autres planètes »

– Denis Cohen, Erinnerung, commande de l’I.R.C.A.M.-Centre Pompidou, création

– Philippe Schoeller, Operspective Hölderlin, commande de l’I.R.C.A.M.-Centre Pompidou, création

– Arnold Schoenberg, Quatuor nº 2, opus 10

Distribution : Barbara Hannigan, soprano ; Quatuor Arditti

Réalisation informatique musicale : Gilbert Nouno (I.R.C.A.M.), Stefan Tiedje (C.C.M.I.X.)

Production I.R.C.A.M.-Centre Pompidou

Avec le soutien de la Caisse des dépôts

Concert enregistré par France Musique

Vendredi 19 juin 2009 à 21 heures au Centre Pompidou, grande salle

18 €, 14 €, pass Agora 10 €

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