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14 juin 2009 7 14 /06 /juin /2009 11:09

Frêle et solide Fatima Spar


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Cet entretien a eu lieu entre la balance et le concert de Fatima Spar et des Freedom Fries à Coutances (50), le 23 mai dernier. Souffrante, Fatima Spar avait d’abord demandé à Philipp Moosbrugger, son contrebassiste, de me recevoir avant de m’accorder elle-même un entretien. Je les remercie tous les deux pour leur contribution. L’entretien se déroule en anglais, au pied d’un bus antédiluvien (plus de 2 millions de kilomètres), de couleur jaune et verte, aménagé de façon inénarrable comme un bateau avec cafétéria, couchettes, salon et bureau : c’est le bateau ivre de ces joyeux saltimbanques.

Les Trois Coups. — Fatima Spar, merci de me recevoir avant d’entrer en scène et malgré l’indisposition dont vous souffrez. Vous avez l’air si jeune et si fragile qu’on se demande s’il est prudent pour vous de courir les routes comme vous le faites. Est-il indiscret de vous demander votre âge ?

Fatima Spar. — Je viens de franchir le cap de la trentaine…

Les Trois Coups. — Vous ne faites pas votre âge !

Fatima Spar. — (Rires.) Flatteur !

Les Trois Coups. — Pas du tout, c’est sincère. Votre fiche de presse mentionne que vous êtes austro-turque : êtes-vous née en Turquie ?

Fatima Spar. — Pas du tout. Je suis née, j’ai passé mon enfance et ma jeunesse dans une petite ville autrichienne, non loin de la Suisse et de l’Italie, près du lac de Constance. Mes parents, eux, sont nés en Turquie, aux abords de la mer Noire. Ils ont émigré pour des raisons économiques et tous deux ont travaillé comme ouvriers d’usine.

Les Trois Coups. — Il est assez rare que les femmes turques immigrées travaillent à l’extérieur.

Fatima Spar. — (Rires.) Oui, mais les femmes de cette région sont de fortes femmes, et ma mère est de celles-là !

Les Trois Coups. — De quand date votre intérêt pour la musique ?

Fatima Spar. — Je crois que j’ai toujours chanté, depuis mes plus tendres années.

Les Trois Coups. — Avez-vous étudié la musique ?

Fatima Spar. — Oui, j’ai étudié au conservatoire. (Rires.) En fait, j’y suis allée un an, à l’adolescence ! Mais je suis avant tout une autodidacte, et mes études classiques n’influencent en rien mon travail actuel. En revanche, j’ai fait deux années à l’université pour étudier la littérature, le théâtre et les arts du spectacle.

Les Trois Coups. — Êtes-vous influencée par la musique traditionnelle turque ?

Fatima Spar. — Non, ou alors c’est à mon insu. Vous savez, mes parents ont voulu m’élever comme n’importe quelle petite Autrichienne : nous fêtions Noël à la maison. Mes parents me parlaient allemand : ma mère le parle très bien. J’ai fréquenté les écoles publiques de ma ville. Mes goûts musicaux étaient ceux de tous les enfants de mon âge : la pop, le funk, le rock (rires) et même le heavy metal ! La Turquie, je l’ai découverte à l’occasion de vacances dans ma famille.

Les Trois Coups. — Fatima Spar, c’est votre nom ? Ça ne fait pas très turc.

Fatima Spar. — Non, c’est mon nom de scène. Je vais vous dire mon nom de famille, mais vous ne le répéterez pas. Vous allez le voir tout à l’heure au concert, nous aimons beaucoup l’humour et la dérision. Nous adorons jouer avec les clichés pour les retourner, en montrer l’inanité. Par exemple, Fatima n’est pas un prénom turc (nous avons Fatma ou Fadime), mais certains Autrichiens pensent que toutes les femmes turques s’appellent ainsi. Pour eux, une Fatima, c’est une femme turque, employée de maison de préférence ! Quant à Spar, vous avez remarqué, je suppose, l’homophonie presque parfaite avec « star ». Mais « Spar », en Autriche, c’est le nom d’une chaîne de magasins populaires et bon marché ! Vous aimez ce genre d’humour ?

Les Trois Coups. — J’apprécie beaucoup, oui. Je suppose qu’il y a quelque chose de semblable derrière « Freedom Fries », un nom qui m’intrigue beaucoup…

Fatima Spar. — (Rires.) Exactement, on ne peut rien vous cacher ! Vous vous souvenez de l’expédition américaine en Irak, baptisée « Iraqi Freedom » et de la campagne de presse contre l’attitude de la France qui prétendait que le peuple américain se détournait des produits français, dont vos célèbres frites, les « French fries » ? Eh bien, vous avez compris que le nom du groupe est une plaisanterie, une plaisanterie amère, sur le supposé désamour des Américains à l’égard des Français !

 Les Trois Coups. — Peut-on en déduire que vous pratiquez une chanson engagée, politique ?

Fatima Spar. — Non, nous ne sommes pas un orchestre politique, mais on peut dire que nous avons une orientation politique, nous sommes des citoyens et nous avons parfois un rôle (rires), un petit rôle, politique. Nous ne supportons pas la bêtise, l’intolérance (surtout religieuse), et l’humour, la dérision sont nos armes pour toucher les foules.

Les Trois Coups. — Qui écrit ? Qui compose dans le groupe ?

Fatima Spar. — J’écris moi-même la plupart des textes (rires), écrire est mon péché mignon ! Mais je chante aussi Die Kleptomanin de Friedrich Hollaender,le parolier de l’Ange bleu. Le texte nous a paru être toujours d’actualité, mais nous avons refait la musique. Pour les compositions, elles émanent d’un membre du groupe ou du groupe lui-même. Chacun peut y apporter du sien. Andrej Prosorov (saxophone soprano) est ukrainien. Le trompettiste Alexander Wladigeroff est bulgare et Milos Todorovski (accordéon) est serbe. Notre batteur, Erwin Schober, est un maître des rythmes et Philipp Moosbrugger – n’est-ce pas Philipp ? – est notre roi du swing à la contrebasse pour compléter l’ensemble.

Les Trois Coups. — À quel style musical vous rattachez-vous ?

Fatima Spar. — Nous ne nous réclamons d’aucun style musical particulier. (Rires.) Zirzop, le titre de notre premier album, signifie « fou » en turc, ça qualifie bien le caractère inclassable de notre groupe. Nous venons tous d’horizons musicaux et de cultures différents. Ce qui nous réunit, c’est notre projet : faire une musique vivante, colorée et diverse à notre exemple. Vous vous ferez votre opinion lors du concert.

Les Trois Coups. — Une dernière question, car je ne voudrais pas vous épuiser avant le concert.

Fatima Spar. — Je suis inépuisable, vous verrez !

Les Trois Coups. — Pourquoi chantez-vous en anglais ?

Fatima Spar. — Votre remarque n’est pas totalement juste : je chante parfois en allemand et en turc. Ah, c’est vrai que vous, les Français, vous avez un problème avec l’anglais ! Mais, vous savez, ailleurs en Europe, les jeunes comprennent parfaitement. Et puis c’est la langue de la pop music et (rires), il faut bien le dire, du marché international ! 

Propos recueillis par

Jean-François Picaut

Photo : © Jean-François Picaut

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