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14 juin 2009 7 14 /06 /juin /2009 00:34

Les promesses de l’ombre


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Dans le cadre du prix Théâtre 13-Jeunes metteurs en scène, qui se tiendra du 9 au 28 juin 2009, Maxime Kerzanet, de la promotion 2008 du Conservatoire national supérieur d’art dramatique, a proposé une lecture de « la Coupe et les Lèvres » centrée sur la révolte de l’adolescence. Inventive, servie par des acteurs prometteurs, elle ne m’a néanmoins pas tout à fait convaincu dans le traitement du personnage principal : entre la révolte orgueilleuse de l’immaturité et la révolte sociale ou métaphysique, il y a un pas qu’il n’est manifestement pas si facile que cela à franchir.

Sur le côté de la scène, un matelas est posé à même le sol. Une petite bibliothèque, quelques livres. Sur les planches, un capharnaüm de fringues. Une guitare électrique qui trône. Un adolescent (Maxime Kerzanet) allongé, les bras en croix, un livre sur le visage. Le théâtre complet de Musset. On imagine que le second a terrassé le premier. Mais voilà qu’encouragé par une voix mystérieuse, emphatique à l’extrême et très drôle, provenant d’une cassette qu’on lui a livrée par coursier (esprit du théâtre, es-tu là ?), notre jeune héros retourne au combat… et entreprend la lecture de la Coupe et les Lèvres.

Accompagnée par un guitariste qui est monté sur scène, la pièce en elle-même commence. J’étais déjà le sourire aux lèvres, séduit par l’humour de ce préambule. En outre, l’idée qui consiste à jouer la première scène entre Frank (François de Brauer) et Gunther (Damien Houssier) dans le noir, chacun utilisant une lampe de poche pour signaler sa présence et pour éclairer son comparse, était à mon sens excellente. Outre l’évidente référence à la noirceur de la pièce, ne pas voir les acteurs rendait plus attentif au caractère exacerbé de l’orgueil de Frank, et au potentiel de destruction qu’il recélait en lui.

Il serait quelque peu fastidieux de relever toutes les bonnes idées de notre metteur en scène, tant celles-ci sont nombreuses. J’évoquerai seulement celle-ci : après que Frank a tué le chevalier Stranio, la maîtresse de celui-ci, Belcolore (jouée par la très belle Aurore Paris), s’offre à son vainqueur par quelques mots et mouvements lascifs, puis va lentement se coucher sur le matelas de l’adolescent, dos au public. On comprend alors qu’on est passé de l’avant à l’après. En laissant toute sa place à l’imagination, cette ellipse produit à la fois poésie et sensualité, mélange qui est pour moi la quintessence de l’érotisme.

Les bonnes idées ne sont rien, cependant, si elles ne sont pas servies avec conviction et talent. Et l’ensemble des jeunes acteurs qui se sont produits dans cette pièce ne manquaient ni de l’un ni de l’autre. J’ai été particulièrement impressionné par les jeux de Damien Houssier et Sylvain Sounier (interprète du Lieutenant et de Straino). Ce dernier, surtout, faisait preuve d’un ancrage dans ses rôles que j’ai trouvé fascinant, car il apparaissait assez peu tout en devant évoluer dans un registre très large. Ce calme, cette assise, cette justesse constante entraient pour moi en contraste avec le jeu de François de Bauer, dont je dois confesser la perplexité où il m’a laissé. Lui aussi jouait avec énergie et talent, lui aussi était capable de faire rire comme d’exprimer les passions les plus noires. Mais sa présence sur scène, presque trop écrasante, a fini par susciter chez moi un sentiment de rejet. Quelque chose de désagréable qu’il m’est difficile de définir.

Il faut le reconnaître : le personnage que François de Bauer interprète n’est pas précisément ce que l’on peut appeler un personnage agréable. Violent, agressif, méprisant, souffrant de l’inadéquation entre l’idée qu’il se fait de lui-même et l’image que le monde lui renvoie, il se cherche une stature au risque de tout brûler. C’est avec raison que Maxime Kerzanet peut en faire le modèle de l’adolescent tourmenté. Mais voilà, de cette détresse hystérique de l’ego, je n’ai ressenti que la détresse hystérique de l’ego. Oscillant au début entre compréhension et agacement, c’est l’agacement qui l’a emporté au final.

Si l’objectif était donc de mettre en scène la révolte de l’adolescence, la révolte brute et nue, il est parfaitement atteint. Mais s’il était de faire de Frank le porte-drapeau de la résistance face à l’injustice du monde, comme le suggère la note d’intention, je suis beaucoup plus circonspect : je n’ai vu sur la scène, pour ma part, que l’expression d’un besoin abyssal de reconnaissance. L’argent, les femmes, la gloire ne sont rejetés que parce qu’ils ne parviennent pas à combler ce vide. C’est l’ego de Frank qui est au cœur de tout.

Ainsi, à la question de savoir s’il est possible de faire exprimer à ce personnage autre chose qu’une sorte d’hystérie malsaine, je n’ai finalement pas de réponse. Et j’ai, quoi qu’il en soit, assisté à une mise en scène de Musset énergique et brillante, qui fait honneur au prix Théâtre 13 et qui laisse présager un bel avenir à tous ceux qui y ont participé. 

Vincent Morch


La Coupe et les Lèvres, d’Alfred de Musset

Mise en scène : Maxime Kerzanet

Avec : Grégoire Baujat, François de Brauer, Damien Houssier, Maxime Kerzanet, Aurore Paris, Sylvain Sounier

Lumière : Virginie Watrinet

Musique : Grégoire Baujat, Manuel Faivre

Directeur de la compagnie : Michel Dorp

Administratrice : Denyse Fleutot

Production : Science 89

Théâtre 13 • 103 A, boulevard Auguste-Blanqui • 75013 Paris

Réservations : 01 45 88 62 22

9 et 10 juin 2009 à 20 h 30

Durée : 1 h 30

15 € | 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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