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13 juin 2009 6 13 /06 /juin /2009 17:44

Pouvoir, mensonges et vidéo


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Tandis que « Stuff Happens » de David Hare se termine au Théâtre Nanterre-Amandiers, nous avons interrogé Bruno Freyssinet l’un de ses deux cometteurs en scène. Son complice William Nadylam, qui en a également assuré la traduction, était retenu par un tournage. Nous avons déjà dit tout le bien que nous pensions de cette (réalisation). Mais nous voulions en savoir plus sur les coulisses de ce petit exploit accompli par la compagnie La Transplanisphère.

Les Trois Coups. — Pourquoi La Transplanisphère ?

Bruno Freyssinet. — C’est le nom d’un premier projet que j’ai écrit quand j’étais à l’E.N.S.A.T.T. *, à la rue Blanche, il y a un peu plus de vingt ans. C’était une fiction sonore qui s’appelait ainsi : la Transplanisphère. Vous avez peut-être le souvenir de ça. C’était un jeu télévisé où il y avait des gens, comme vous et moi, qui partaient faire un reportage tout autour du monde, et ils envoyaient leur message chaque semaine pour relater ce qui leur était arrivé. J’ai mélangé ce concept-là avec un voyage dans le futur.

Les Trois Coups. — Et votre rencontre avec William Nadylam ?

Bruno Freyssinet. — Ça date aussi de cette époque-là. En sortant de l’école j’ai monté un premier spectacle au palais de la Découverte qui s’appelait les Vingt-quatre Heures du monde, inspiré lui aussi du principe de la Tansplanisphère mais avec un jeu théâtral, un dispositif, et William a collaboré à ce projet-là. Ensuite, William a travaillé avec beaucoup de metteurs en scène prestigieux : Brook, Donnellan et, plus récemment, Bondy. Moi, pendant ce temps-là, j’ai monté des spectacles dans des conditions de plus en plus professionnelles. On est resté toujours, comment dire ?… en compagnonnage. Quand il s’est vu proposer Stuff Happens, il me l’a fait lire, et ça m’a tout de suite emballé.

© Bruno Freyssinet

Les Trois Coups. — Je lis que vous avez fait aussi un petit séjour à la Fémis (école nationale supérieure des métiers de l’image et du son, à Paris).

Bruno Freyssinet. — J’y ai reçu une formation, qui est ouverte aux intermittents et qui dure un an. Mais je ne mettrais pas ça au même plan. C’est plus pour moi un complément parce que je suis attiré par l’écriture, par la scénarisation. Jusqu’ici, je n’ai réalisé que des petits courts-métrages, mais c’est un mode d’expression qui me travaille. Ce n’est pas qu’une question de goût : il y a aussi que les outils au théâtre sont de plus en plus des outils d’image. Notamment tous les projecteurs sont en train de se transformer en vidéoprojecteurs. Toute la tradition des gamelles **, etc. est en train de muter. De plus en plus, on va mettre dans les projecteurs des systèmes pour pouvoir projeter de l’image en même temps. Ce sont des techniques qui arrivent, et c’est logique qu’on s’en empare. Ça fait partie des possibilité de continuer à faire ce métier en restant en phase avec notre époque.

Les Trois Coups. — Vous êtes en train de finir de monter un court-métrage que vous avez écrit : Grand arbre avec Alain Rimoux (Donald Rumsfeld dans la pièce).

Bruno Freyssinet. — Oui on passe au cinéma « pur », à cette réserve près qu’il y a dans ce court-métrage un grand monologue. On va donc sûrement me faire des réflexions sur la « théâtralité » de ce court-métrage. Pour l’instant, on le finit. On espère être prêt pour la fin de l’année. En dehors d’Alain Rimoux, Nathalie Yanoz y joue aussi un rôle. Elle fait la « femme de la rue » dans Stuff Happens.

Les Trois Coups. — Pouvez-vous nous parler de la genèse de ce projet.

Bruno Freyssinet. — Le postulat pour les acteurs de Stuff Happens, c’était de pouvoir se rendre libre un mois entier avant la première. Ils ont accepté de le faire dans des conditions pas toujours simples, notamment financièrement. Ils ont accepté et ils savaient qu’à partir de ce moment-là il y aurait un travail de plateau assez astreignant. Heureusement, c’est une pièce qui ne met pas en vedette uniquement un acteur ou uniquement un personnage. Même s’il y a des personnages plus emblématiques, elle a une forte dimension chorale. Donc il fallait, pour les acteurs, forcément une adhésion et pas simplement l’envie de jouer un rôle en particulier. Il fallait avoir envie de travailler ensemble.

© Bruno Freyssinet

Les Trois Coups. — Oui, c’est très frappant quand on voit le spectacle. Comment vous y êtes-vous pris, Nadylam et vous, pour faire qu’en si peu de temps tous ces gens forment une troupe ?

Bruno Freyssinet. — On ne s’y est pas « pris ». Voilà. (Petit rire gêné.) On a fait un filage le premier jour des répétitions. Avec toute l’équipe, et ça a été une épreuve. Personne n’était prêt, vraiment, à un truc pareil ! Mais ça nous a permis de voir l’ampleur… la hauteur de la montagne, l’étendue de la tâche à accomplir. Et puis en fait je crois que tous les acteurs ont encore en eux cette part d’enfance, cette envie de participer à quelque chose, de jouer avec tout le monde sur un plateau. Même si le métier a tendance à encourager les individualités à défendre leur truc, leur territoire… Bon, il ne faudrait pas que tous les spectacles soient montés dans de telles conditions ! Mais là il y avait une urgence : un mois de répétition pour un spectacle de deux heures et demie avec quatorze acteurs, c’était une gageure. Et, dans l’urgence, tout le monde s’y est mis. On s’est dit : « Allez, faut y aller, faut le faire ».

Les Trois Coups. — Quel bilan, quelles suites voyez-vous déjà ?

Bruno Freyssinet. — Bilan humain… ben, je dirais très bon. L’équipe s’entend très bien.

Les Trois Coups. — Ça se sent.

Bruno Freyssinet. — Et ce n’était pas gagné non plus, parce que beaucoup d’acteurs se connaissaient de réputation, mais n’avaient jamais travaillé ensemble. Donc il fallait créer un groupe, et ça a pris. Bilan financier, on est bien administré, donc il n’y aura pas de mauvaises surprises. On a juste, nous, regretté de ne pas être davantage soutenus parce que ça nous a tous obligés à faire des efforts importants… Mais, en même temps, voilà, on le savait au départ.

Les Trois Coups. — La pièce marche plutôt bien. L’autre soir, quand je l’ai revue, la salle était quasi pleine. On dit pourtant que la politique n’intéresse pas les Français.

Bruno Freyssinet. — Oui, on verra. J’espère que ça va donner envie à tous les décideurs de théâtre d’ouvrir un peu plus leurs portes à des choses d’actualité. Mais, quand on a monté le projet, on a rencontré une grande frilosité. Due aussi au fait qu’on n’était pas très connu. Sans doute un metteur en scène très connu, ça aurait déclenché plus de choses… Mais, si Martinelli n’avait pas pris ce risque-là, la pièce ne se serait pas montée, ça c’est très clair. Sa décision a entraîné celle du T.N.P. de Villeurbanne, qui fait qu’on va jouer là-bas une semaine en mars 2010. Et puis on va jouer aussi aux Ullis dans la foulée, juste après. Mais, pour l’instant, il n’y a pas de tournée au sens strict. Bien sûr, la captation de France 2 peut changer des choses. Mais seulement pour 2010-2011. Pour la saison prochaine, les programmations sont toutes faites. On arrive trop tard.

© Bruno Freyssinet

Les Trois Coups. — France 2 était partenaire au départ ou vous êtes allé les chercher ?

Bruno Freyssinet. — On a eu une chance assez extraordinaire : c’est qu’on a fait une lecture dans le Off d’Avignon il y a deux ans autour du personnage de Colin Powell. Avec Greg Germain, dans son théâtre à Avignon : la chapelle du Verbe-Incarné, et à cette lecture il y avait François Guilbeau, qui à l’époque dirigeait R.F.O. (la télévision d’outremer). Il a été enthousiaste mais en nous disant : « Ben, voilà, c’est formidable, mais je ne vois pas trop ce que je peux faire pour vous, à part vous encourager… ». Et puis, quelques mois après, il était nommé à la tête de France 2. Ça a coïncidé avec le retour du théâtre sur France 2. L’autre chance, ça a été que le projet ait été confié à Nicolas Auboyneau qui l’a soutenu d’un bout à l’autre avec une grande exigence.

Les Trois Coups. — Vous savez déjà la date de sa diffusion ?

Bruno Freyssinet. — Pas du tout. A priori, ça serait en fin d’année. Mais ça ne pourra pas être avant, parce qu’il y aura beaucoup de montage. Car on a eu aussi la chance d’avoir une captation de très haut niveau. On a un vrai réalisateur (Quentin Defalt), une grosse équipe, beaucoup de moyens techniques. Ça devrait donner un film de grande qualité, au moins pour l’image.

Les Trois Coups. — Je vais en remettre une couche. J’étais là aussi le soir de cette captation et j’ai trouvé tout le monde excellent. Pas un seul loupé en deux heures et demie, j’ai rarement vu ça. Surtout avec des textes pareils ! Certains demandent parfois une grande virtuosité.

Bruno Freyssinet. — Et puis c’est très étrange avec cette scénographie bifrontale. Parce que le public est tout le temps à l’image, enfin en arrière-plan. Il y a aussi beaucoup d’images avec ces fonds brumeux, où c’est presque de la danse… Enfin, esthétiquement, j’ai trouvé le peu que j’ai vu assez étonnant.

Les Trois Coups. — Deux mots, à ce propos, de l’utilisation que vous faites vous-même de la vidéo.

Bruno Freyssinet. — C’est une ligne que je suis depuis plusieurs spectacles. Je trouve extraordinaire cette capacité qu’a le théâtre de nous montrer un acteur projeté en gros plan et simultanément le même acteur sur scène en taille réelle. De laisser ainsi au spectateur la liberté de passer de l’un à l’autre et donc de réaliser lui-même en quelque sorte son propre film. Chose qu’il ne peut absolument pas faire à la télévision ni au cinéma, où le monteur et le réalisateur lui imposent en permanence leur vision. Avec Stuff Happens, on avait d’autant plus cette possibilité que la pièce fait alterner vraies déclarations et dialogues imaginés. On pouvait donc montrer ces stars de la politique faire leur numéro en gros plan, ce qui permet à l’acteur de faire aussi des choses plus subtiles, je veux dire en termes de jeu. Et puis repasser aussitôt à une théâtralité plus classique avec l’engagement du corps, des déplacements, etc. Ça nous intéressait d’avoir ces deux plans et de les faire cohabiter. Parce que, de cette façon, le spectateur peut voir aussi ce qui se passe pendant ce temps, je veux dire pendant qu’on filme un personnage en gros plan. Quand, par exemple, George Bush regarde Rumsfeld, alors qu’il prononce son discours aux côtés d’un Tony Blair de plus en plus mal à l’aise. D’un seul coup, le spectateur peut surprendre ces regards. Il peut alors comprendre ce qui se passe vraiment dans ces moments-là. C’est tout ce qu’on ne voit pas finalement de la fabrication de l’information et de tout ce qui se joue autour. Cette chose-là me passionne. Je pense que c’est une façon d’interpeller la vigilance du spectateur et du téléspectateur sur ce qu’il reçoit au quotidien. 

Propos recueillis par

Olivier Pansieri


*E.N.S.A.T.T. : École nationale supérieure des arts et techniques du spectacle.

** Gamelles : « projecteurs », en jargon professionnel.


Stuff Happens, de David Hare

Théâtre Nanterre-Amandiers

www.nanterre-amandiers.com

Mise en scène : Bruno Freyssinet et William Nadylam

Texte français : William Nadylam

Avec : Baptiste Amann, Daniel Berlioux, Olivier Brunhes, Cécile Camp, Alain Carbonnel, Arnaud Décarsin, Aïssatou Diop, Philippe Duclos, Greg Germain, Fabrice Michel, Éric Prat, Alain Rimoux, Vincent Winterhalter, Nathalie Yanoz

Lumière : Pascal Noël

Costumes : Olga Bouridah

Régie vidéo : Jérôme Boukni

Maquillage : Sylvie Cailler

Assistante à la mise en scène : Sarajeanne Drillaud

Administration de production : Daniel Migairou

Assistants stagiaires : Julie Grimoud, Perrine Malinge, Arthur Navellou

Photos : Pascal Victor

Coproduction La Transplanisphère | Théâtre Nanterre-Amandiers | T.N.P.-Villeurbanne | Chien vert

Avec le soutien de la D.R.A.C. Île-de-France et du D.I.C.R.E.A.M. | ministère de la Culture et de la Communication, avec le soutien du Jeune Théâtre national, de l’E.N.S.A.T.T. et du F.I.J.A.D. et l’aide d’A.R.C.A.D.I.

www.latransplanisphere.com

Théâtre Nanterre-Amandiers • 7, avenue Pablo-Picasso • 92000 Nanterre

R.E.R. : Nanterre-Préfecture

Réservations : 01 46 14 70 00

Du 13 mai au 14 juin 2009, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30

Durée : 3 heures (entracte compris)

25 € | 12 €

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