Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 juin 2009 3 10 /06 /juin /2009 22:23

Écorché par la douleur


Par Maud Dubief

Les Trois Coups.com


C’est dans une petite rue en contrebas de Montmartre que se niche le théâtre Le Funambule. Cette salle intimiste présente « l’Inattendu » de Fabrice Melquiot, jeune auteur contemporain qui a le vent en poupe. Monologue d’une femme attendant désespérément le retour de son amour, cette pièce, touchant à l’intime mais se voulant universelle, n’en finit pas de me laisser perplexe.

L’histoire est celle de Liane, jeune femme dévastée suite à la mort de son amant. En un temps et dans un lieu inconnu, au milieu d’une guerre sans nom, ne laissant filtrer de l’extérieur que les tirs des milices, Liane, abandonnée à elle-même, nous accueille dans sa chambre. Incapable de se résoudre à être une « araignée », une veuve, elle se bat contre cette brutale réalité qui s’est immiscée dans sa vie. Seuls de petits flacons, apparaissant mystérieusement sur scène, l’accompagnent dans son deuil. Dans chacun d’eux : un goût, une couleur, une odeur… un souvenir. À mesure que les flacons défilent, les fragments de son histoire se reconstruisent, entraînant dans leur sillage toute la violence, la guerre, l’humanité d’un monde qui lui échappe. Ce cheminement vers le deuil, sa quête de réponse et d’acceptation conduira Liane à parcourir le monde.

Cette pièce dresse un état des lieux d’un entre-deux, du déchirement faisant suite à la perte d’un être cher. Sous les mots de Liane pointent sa colère, son refus, sa lutte contre elle-même et contre cette humanité qu’elle ne comprend pas. Il n’y a qu’un pas entre la chambre et le monde, l’enfance et l’âge adulte, le renoncement et l’acceptation. Et l’on devine aisément que le texte et la mise en scène sont à la frontière de ces différents états.

Seulement voilà, toute la difficulté d’un monologue est de rallier complètement le public à la cause du texte. Et j’ai beau essayer, partout je me cogne à lui comme à une porte qui me reste fermée. Je l’avoue d’autant plus à contre-cœur que certains moments résonnent et me restent à l’esprit. Un exemple : lorsque la comédienne, chancelante, bras et paumes tendus vers le public, évoque ses recherches infructueuses pour retrouver son amant : « Sur la berge je t’ai cherché, les mains grandes ouvertes j’avais des ampoules pour m’éclairer […] ». Ou encore cette autre phrase que chacun peut se réapproprier : « La vie, c’est ce qui nous arrive quand on fait autre chose. ». À l’inverse, et plus globalement, malgré la tendresse des mots, malgré la poésie, malgré l’humour aigre-doux, je ne parviens pas à me glisser dans la langue pourtant jolie et maîtrisée de Fabrice Melquiot.

Probablement est-ce parce que les images présentées ici sur la guerre et l’horreur me laissent perplexe. Elles résonnent dans mes oreilles comme chargées d’une douleur bien-pensante, teintée de masochisme judéo-chrétien… En d’autres termes, Fabrice Melquiot se complaît dans un doux miel poétique déposé sur une réalité regardée par la lucarne du nombril. Et ce sentiment est confirmé et atteint son paroxysme lorsque l’auteur fait énoncer à son personnage la liste des pays où la douleur et la guerre sévissent. En somme, l’auteur n’épargne aucune des bienséances de rigueur au spectateur.

Néanmoins, il ne faudrait pas que la lecture de ces lignes toutes personnelles efface les qualités de la mise en scène et de l’interprétation d’Amélie Manet. Elle campe en effet avec conviction et plaisir ce personnage écorché par la douleur. Sur scène, elle prend des libertés, se régale des petites manies et des gestes quotidiens que contiennent le texte. Sa voix sonne juste et sincère. En outre, la simplicité de la scénographie et de l’ambiance sonore laisse la part belle à son monologue. L’ensemble des moyens mis au service du texte se fait ainsi presque oublier pour mieux nous plonger dans les errances de cette jeune femme.

Sans aucun doute, ce spectacle est né d’une histoire de cœur, aussi bien de la part du théâtre, des metteuses en scène que de la comédienne. Tout en étant très sceptique sur le texte, et en laissant néanmoins la porte ouverte à d’autres points de vue, je ne peux en tout cas que reconnaître la générosité et le travail apporté dans ce spectacle. 

Maud Dubief


L’Inattendu, de Fabrice Melquiot

Mise en scène : Anaïs Laforêt et Anne-Sophie Pathé

Avec : Amélie Manet

Le Funambule • 53, rue des Saules • 75018 Paris

Réservations : 01 42 23 88 83

Du 31 mai au 24 juin 2009 à 20 heures, du lundi au mercredi

Durée : environ 1 h 20

18 € | 12 € | 8 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher