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9 juin 2009 2 09 /06 /juin /2009 22:13

Ça jazze à Coutances (2)


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Vendredi 22 mai 2009. Pour cet avant-dernier jour de « Jazz sous les pommiers », la Normandie nous gratifie d’un ciel céruléen à rendre jalouse certaine Côte que l’on qualifie d’Azur. Une fraîcheur matinale de bon aloi est là pour nous rappeler sous quelle latitude nous sommes, mais l’après-midi est plutôt chaud et les pelouses de l’archevêché connaissent une belle affluence, ce qui n’empêche pas les salles d’être pleines. Trois concerts ont à nouveau retenu mon attention.

Carine Bonnefoy New Large Ensemble (création)

Pour cette création, réalisée en résidence pour le festival de Coutances, la lauréate du Django d’or 2007 et du prix Sacem de la Création a vu grand ou « large » comme le suggère le nom de sa formation : 17 musiciens ! La jeune femme, longue silhouette noire en jaquette et en pantalon, cheveux qu’elle porte longs dans le dos, dirige son monde au pupitre le plus souvent ou depuis son poste aux percussions. Dans le dernier morceau, elle joue du piano Fender.

Après une introduction interprétée par les percussions et la contrebasse, les autres musiciens font leur entrée, et tout le monde attaque une valse d’inspiration polynésienne, contrée qui semble chère à la compositrice. J’y remarque les interventions du trombone, du piano, de la batterie et de la contrebasse avant un superbe dialogue piano et clarinette. Avec Water Slide, que Carine Bonnefoy traduit par « Toboggans d’eau », la guitare fait son entrée tandis que la flûte, la clarinette, le saxo alto et la batterie se font remarquer par leurs solos.

Inner Dance explore les relations entre mélodie, chant et danse. L’introduction en est intimiste et la ligne mélodique très claire. Après un beau passage en scat, j’apprécie l’intervention du premier violon dans des sonorités qui évoquent Grappelli, puis celle du trombone en sourdine et celle de la clarinette basse. Ce morceau déchaîne une forte réaction d’adhésion de la part du public.

De la suite, je retiens surtout une pièce de percussions polynésiennes avec la chef elle-même à l’un des pupitres et un beau duo entre le saxo alto et une trompette bouchée avant d’arriver aux Larmes de Noé. Cette pièce utilise une voix d’homme dans le registre aigu et trois autres voix accompagnées par les cordes et le piano dans une sorte de lamento évocateur d’un requiem. L’émotion atteint son apogée quand les percussions puis le Fender font leur entrée. Le triomphe est complet.

Andy Sheppard quintet

Le saxophoniste, né en Angleterre, était lui aussi en résidence à Coutances, où il a donné trois concerts dans différentes formations. Celui-ci était le troisième. Dès le premier morceau, il frappe très fort avec la Tristesse du roi, une pièce d’ampleur cosmique, où l’artiste déploie toute la palette de son saxo ténor. Les percussions y sont délicates et les deux basses jouent en continu. On débouche bientôt sur une partie plus rythmique : très longue intervention d’Andy Sheppard puis entrée de la guitare. La contrebasse acoustique, soutenue par les percussions assure la conclusion de cette pièce rythmée et mélodique.

Dans Navy, Navy, Never More, le saxo soprano de Sheppard sait créer une atmosphère de détente très zen. Avec We Shall More Go to Market Today, le maître, au ténor, installe une couleur et des rythmes qui évoquent la musique afro-cubaine.

La basse électrique ouvre le morceau suivant avant que le saxo soprano ne vienne installer une atmosphère qui évoque les sphères célestes. À deux reprises, le percussionniste montre sa vélocité et sa dextérité, d’abord dans un solo où il n’utilise que ses doigts et le plat de la main, puis dans un autre où il associe les cymbales et la caisse claire aux percussions traditionnelles. La guitare et la contrebasse démontrent également leur virtuosité dans un dialogue éblouissant, puis c’est un long tutti paroxystique, à la recherche de la transe, dirait-on, où le soprano ressasse un thème obsessionnel.

Bing, une pièce qui semble hésiter entre la world music et l’univers afro-cubain clôt ce concert, où Sheppard s’amuse parfois à produire des sons qui évoquent le clairon dans un dialogue humoristique avec le percussionniste, illustrant à merveille la complicité qui unit les musiciens de ce quintet de haut vol.

Victor Démé

Avec Victor Démé, le chanteur mandingue du Burkina-Faso, on change de registre pour entrer dans une sorte de blues africain, un blues qui aurait oublié ses accents nostalgiques au profit d’un optimisme tonique. Le spectacle s’ouvre par l’arrivée sur scène, en boubou traditionnel, des frères Diara, dont l’un joue du tambour d’aisselle et l’autre de la kora, de façon remarquable d’ailleurs. Ils invitent à les rejoindre les frères Diabaté, guitare acoustique et basse électrique.

Victor Démé fait alors son entrée. C’est un homme de petite taille, il rend une bonne tête à chacun de ses musiciens, vif et à l’allure déliée. Aujourd’hui, il porte un costume à l’occidentale, marron avec des larges revers colorés au col et aux poignets. Sa casquette, dont il ne se sépare jamais, lui donne une allure qui rappelle un peu les « apaches des fortifs ». Le chanteur est un peu une curiosité médiatique puisque, après avoir écumé les scènes « underground » de Côte d’Ivoire et surtout du Burkina-Faso pendant plus de deux décennies et remporté également quelques trophées académiques, il vient d’enregistrer son premier album à quarante-six ans.

Couturier (tailleur) de profession et descendant de griots par sa mère, il interprète une musique généreuse, fortement colorée d’influences mandingues et latino-américaines, pleine de fougue et capable de tendresse. Ses thèmes de prédilection appartiennent à la vie quotidienne et sont souvent des leçons imagées. Il chante, en dioula sans jamais omettre de présenter chaque titre en français, la douleur des femmes sans enfants, les maris qui feraient bien de prendre leur part des tâches ménagères, un hommage aux mères disparues, une incitation au respect des pauvres par les riches (« ta voiture doit laisser sa place à mon vélo ») et proclame : « les enfants des rues ont besoin de nous pour grandir et mieux vivre ». Ses musiciens, solides à tous les postes, lui servent de chœur.

Le public a réservé un accueil enthousiaste à ce chanteur plein d’humour et d’un naturel confondant. Pourvu que le show bizz ne nous le déforme pas ! À suivre…

Jean-François Picaut

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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