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8 juin 2009 1 08 /06 /juin /2009 22:11

Un sommet de l’art


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Deuxième partie du diptyque que Guy-Pierre Couleau consacre aux auteurs de « la Nausée » et de « l’Homme révolté », « les Justes » met en scène un groupe de socialistes révolutionnaires russes qui, en 1905, a projeté d’assassiner le grand-duc Serge, oncle du tsar et oppresseur du peuple. Ce huis clos avec ces justiciers terroristes, traversé de mysticisme latent et d’aspiration au martyre, est servi par des acteurs à la passion admirable, qui m’ont offert la plus belle prestation dramatique qu’il m’ait été donné de voir jusqu’ici.

On pourrait écrire beaucoup sur les Justes. On pourrait bien sûr expliquer que cette pièce tire son origine d’une prise de conscience de la tournure criminelle qu’a prise le régime soviétique, à cause de sa légitimation du meurtre au nom d’une logique historique abstraite (Albert Camus, Ni victimes ni bourreaux, 1946). On pourrait s’étendre des heures sur la complexité dostoïevskienne des personnages, déchirés entre leur idéalisme et la nécessité de tuer et mourir. On pourrait enfin disserter à n’en plus finir sur l’actualité que reprennent ces thématiques liées à la justification d’attaques à la bombe.

On pourrait faire tout cela, mais cela ne serait pas parler de théâtre, de ce que j’ai vu sur la scène en cette soirée de juin, et ce serait manquer l’essentiel. Car j’ai eu le privilège de comprendre et d’admirer ce que peuvent véritablement des acteurs. Le texte de Camus est un texte difficile, dense, épuré, constellé de réflexions sur la révolution, la justice, l’amour, Dieu. Mais ce soir-là, à L’Athénée, il a pris chair, il a pris voix, dans une justesse humaine à couper le souffle.

Lorsque le rideau s’ouvre sur un décor très simple, qui évoque l’appartement dans lequel se terrent les conspirateurs, le spectateur est immédiatement saisi par une atmosphère d’attente anxieuse. Dora Doulebov (Anne Le Guernec), l’artificière du groupe, et Boria Annenkov (François Kergourlay), son chef, attendent Stepan Fedorov (Gauthier Baillot) qui, après trois ans de bagne, les rejoint pour leur apporter son aide. Désillusionné sur la nature humaine, dépouillé de ses chimères lyriques, ce dernier entre immédiatement en conflit avec Ivan Kaliayev (Frédéric Cherbœuf) qui les a retrouvés entre-temps, idéaliste enthousiaste et bon vivant.

« les Justes » | © Pierre Grosbois 

On devine que c’est là l’une des lignes de tension principales de la pièce, et nous avons le bonheur de voir s’affronter non pas deux conceptions du révolutionnaire, mais deux hommes aussi impressionnants l’un que l’autre. Gauthier Baillot et Frédéric Cherbœuf rivalisent en effet dans la justesse de leur voix (magnifique), dans l’énergie qu’ils déploient, dans la conviction intérieure que leur vision est la bonne. Lorsqu’ils se jettent l’un sur l’autre, lorsqu’ils s’empoignent, on n’a jamais l’impression que c’est pour de faux. Tout le reste de leur interprétation est à l’avenant. Lorsque, après l’attentat, après une métamorphose ahurissante d’efficacité du décor, Kaliayev se retrouve dans les geôles du tsar, torturé, ligoté, éprouvé dans sa fidélité à sa cause, Frédéric Cherbœuf atteint presque au sublime, réussissant à exprimer à la fois une extrême vulnérabilité et une volonté féroce. Et Gauthier Baillot nous raconte l’exécution de Kaliayev avec une simplicité et une pudeur inoubliables.

Il ne faudrait pas, néanmoins, qu’à la lecture de ces lignes on s’imagine que les autres acteurs sont totalement éclipsés. Même ceux qui héritent de rôles courts réussissent à briller. Ainsi, Flore Lefebvre des Noëttes (la grande-duchesse) et Nils Öhlund (Skouratov) gratifient, l’une par son interprétation d’une femme à moitié folle de religion et de désespoir, l’autre par son cynisme ambigu, le spectateur d’une prestation de haut niveau. Par contre, j’ai été globalement un peu déçu par Anne Le Guernec, qui semble être plus à distance de son texte que les autres, et dont le phrasé a tendance à être légèrement monotone. La passion dévorante du révolutionnaire, qui brûle les entrailles des autres, paraît chez elle beaucoup moins incarnée.

Oui, on pourrait dire encore bien des choses sur ces Justes, sur l’excellente qualité globale de l’interprétation et sur la mise en scène de Guy-Pierre Couleau. On pourrait faire l’éloge de sa sobriété, de l’utilisation précise et hyper efficace des effets de lumière et de son, de la belle cohérence visuelle du décor et des costumes. Mais le mot qui conviendrait le mieux, et qui résumerait tout, c’est merci

Vincent Morch


Les Justes, d’Albert Camus

Mise en scène : Guy-Pierre Couleau

Avec : Gauthier Baillot, Frédéric Cherbœuf, Xavier Chevereau, Michel Fouquet, François Kergourlay, Flore Lefebvre des Noëttes, Anne Le Guernec, Nils Öhlund

Dramaturgie : Guillaume Clayssen

Scénographie : Raymond Sarti

Costumes : Laurianne Scimemi

Lumières : Laurent Schneegans

Son : Anita Praz

Production : compagnie des Lumières et des ombres

Coproduction : le Théâtre d’Angoulême, scène nationale, La Passerelle, scène nationale de Gap, L’Atelier du Rhin, C.D.R. d’Alsace

Avec le soutien de la D.R.A.C. et de la région Poitou-Charentes, du conseil général de la Charente et de la S.P.E.D.I.D.A.M.

Coréalisation : Athénée - Théâtre Louis-Jouvet

Athénée - Théâtre Louis-Jouvet • square de l’Opéra - Louis-Jouvet • 7, rue Boudreau • 75009 Paris

Réservations : 01 53 05 19 19

Du 3 au 6 juin 2009 à 20 heures, matinée exceptionnelle le samedi 6 juin à 15 heures

Durée : 1 h 55

30 € | 24 € | 15 € | 13 € | 11 € | 6,50 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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